»Elle y fut forcée cependant par une conversation assez vive qui se tenait à côté d'elle, et à laquelle elle n'avait pas fait encore la plus légère attention. Oui, monsieur, disait un gros homme à un jeune officier, je le poursuivrai par-tout, cet infâme ravisseur, je lui demanderai compte de sa conduite; il a déshonoré ma fille!—Mais, monsieur, répondait l'officier, êtes-vous sûr?....—Sûr, oh! très-sûr, mon cher monsieur; et ma fille elle-même sera bien punie, je la rejette loin de mon sein paternel. Comment! elle se laisse.... séduire par un homme qu'elle ne connaît pas, qu'elle voit pour la première fois, dont même elle ignore de nom?—Peut être la violence....—Il n'y a pas de violence, monsieur, qui puisse empêcher une femme de résister; quand elle veut se défendre, elle en trouve les moyens. On ne me persuadera jamais qu'on puisse prendre une femme de force: elle peut faire quelques façons d'abord; mais les sens s'en mêlent, et puis votre serviteur.—Et vous dites qu'elle est enceinte?—Oui, monsieur, elle l'est; vous voyez qu'elle est déshonorée à jamais.

»À cette conversation, qui avait quelque rapport avec sa situation, madame du Sézil fut frappée d'une terreur soudaine. Ce mot: elle est enceinte, lui fit craindre pour elle le même sort; elle n'avait pas encore prévu ce dernier malheur; un pressentiment funeste l'avertissait intérieurement qu'il était certain. Elle fit tous ses efforts pour retenir ses larmes et cacher sa honte; mais elle fut sur le point de perdre connaissance lorsque le vieillard fit à son ami le portrait du suborneur de sa fille. Ce portrait s'accordait parfaitement avec celui de l'audacieux étranger: même taille, mêmes traits, même douceur. Serait-ce lui, se dit-elle à elle-même? serait-ce ce perfide, qui se ferait un jeu cruel de tromper toutes les femmes qu'il rencontre?....

»Madame du Sézil crut n'avoir plus lieu de douter que ce fût lui; mais elle fut bientôt agréablement désabusée, lorsque le vieillard ajouta: Mais ce qui vous inspirera, monsieur, plus de mépris pour ce scélérat, c'est qu'il a quarante ans au moins; c'est qu'il est marié, et père de famille comme moi....

»Ces mots répandirent la consolation dans l'ame de notre voyageuse; elle sentit renaître sa fermeté, et ne pensa même plus aux funestes applications qu'elle pouvait se faire à elle-même dans la conversation qu'elle entendait, tant il est vrai que le jeune inconnu avait réellement touché le cœur de cette femme sensible, et qu'elle était disposée à lui pardonner moins, envers une autre, la conduite qu'il avait tenue envers elle. Quand il la conjurait de lui pardonner sa faute, le coupable avait, dans le cœur de sa victime, un défenseur plus puissant que lui, et qu'elle ne connaissait pas elle-même, l'amour, l'amour! qui fait excuser tous les torts de la jeunesse; mais cet amour, chez madame du Sézil, était subordonné à l'estime de soi-même, à la crainte du mépris, du déshonneur; à la honte enfin d'avoir été trompée.

»La voiture vint coucher le soir à Clermont à l'auberge du Cygne royal, où madame du Sézil obtint une chambre particulière pour elle seule. Vous jugez combien fut agitée la nuit qu'elle passa!... Le lendemain, elle remonte tristement dans sa voiture qui se met en route; mais à peine les chevaux ont-ils fait quelques pas, qu'un petit garçon de l'auberge du Cygne court après: Arrête, arrête, crie-t-il au cocher? Le cocher arrête, le petit garçon monte à la portière, puis présentant un paquet à madame du Sézil: Voilà, madame, lui dit-il, ce qu'on m'a dit de vous remettre.—À moi?—À vous.—De quelle part?....

»Le petit garçon s'est déjà sauvé à toutes jambes, et la voiture s'est remise en marche. Madame du Sézil, interdite, sent que le paquet est un peu lourd; et n'osant pas l'ouvrir devant des étrangers, elle le met dans sa poche, en affectant un air d'indifférence qu'elle est bien éloignée d'éprouver. En effet, qui peut la connaître sur cette route? Quelle correspondance peut-elle avoir, puisqu'elle n'a ni amis, ni parens qui s'intéressent à sa triste existence! Elle a bien envie de jeter ses soupçons sur l'étranger; mais elle fait tous ses efforts pour réprimer ce desir, pour détourner sa pensée d'un homme qui lui fait horreur: du moins c'est ainsi qu'elle cherche à se faire illusion.

»Ce fut à la dînée, qui eut lieu à Luzarches, que madame du Sézil voulut examiner le paquet mystérieux; mais mille obstacles l'en empêchèrent. L'auberge était pleine de voyageurs curieux, qui, voyant une jeune veuve, qu'un air de tristesse rendait plus intéressante, l'obsédaient avec importunité, dans quelque lieu qu'elle se retirât.... Il fallut donc que notre belle voyageuse réprimât sa curiosité, et attendît qu'elle fût arrivée à Paris, où elle devait descendre le même soir. Il lui en coûtait sans doute pour se contraindre ainsi; mais il le fallait.

»La nuit commençait à s'épaissir lorsque madame du Sézil se vit enfin au comble de ses vœux: un vaste fauxbourg se présente à ses regards, c'est le fauxbourg Saint-Denis, c'est une des entrées de Paris. Quel bonheur! elle va être libre, tranquille, et dégagée des importuns, dont les regards indiscrets l'ont assiégée pendant toute sa route. La voiture s'arrête à la porte d'un roulage: chacun descend, se salue, se fait les complimens d'usage. Madame du Sézil abrège les siens, fait charger sa valise sur les épaules du seul commissionnaire qui se trouve là, et part sans destination fixe, mais enchantée de se voir dans une ville l'objet de tous ses desirs. Où va madame, lui demande le commissionnaire? Madame du Sézil regarde cet homme, dont la physionomie ouverte et franche inspire de la confiance, et lui répond d'un air indécis: Mon ami, je n'en sais rien.—Madame ne va point chez des amis?—Hélas! mon cher, je n'en ai point. Une dame aussi respectable que madame, ne devrait point en manquer.—Je ne connais personne ici, j'y viens pour affaire.... Sauriez-vous m'indiquer quelque endroit honnête où une femme pût loger décemment? je n'aime point les maisons garnies.—Vraiment, si madame y consentait.... j'ai ma mère qui demeure avec moi; la mère Michel, tout le monde l'estime dans le quartier; elle a deux petites chambres très-propres que madame pourrait occuper.... pour ce soir toujours, car il est tard. Madame verrait demain à prendre un autre logement, si le nôtre ne lui convenait pas.—J'accepte mon ami; tu me parais un honnête homme, et....—Oh! pour ça!....—Où demeure ta mère?—C'est un peu loin d'ici, madame; mais le quartier est beau; si madame connaissait Paris, je lui dirais que c'est tout près du Luxembourg.—J'en ai entendu parler.—Quoi! de ma mère? De la mère Michel?

»Madame du Sézil ne put s'empêcher de sourire de la naïveté de ce bon garçon, naïveté qui prouvait au fond sa tendresse pour sa mère: elle le suivit sans crainte, et remercia même intérieurement la providence de lui envoyer un asyle plus sûr, plus décent, qu'une auberge, dont le nom seul la faisait frémir. Elle traverse donc tout Paris avec son zélé conducteur, qui paraît avoir déjà pour elle les plus grands soins, et qui même cherche à la distraire de ses sombres réflexions, soit en lui racontant quelque trait plaisant, soit en lui faisant remarquer les rues, les quais et les ponts qu'ils sont obligés de traverser. Notre belle voyageuse commençait à se fatiguer lorsque son guide s'arrêta à la porte d'une maison qui avait une apparence assez honnête. C'est ici, lui dit-il, nous demeurons au troisième: cette rue-ci est la rue de Vaugirard, voilà le Luxembourg, et ce beau jardin que vous voyez, à gauche, est le jardin de l'hôtel de Condé[4]. Madame du Sézil monte; elle est parfaitement reçue par une femme dont l'extérieur annonce la pauvreté, mais qui porte sur sa figure la douceur de la bonté, et l'air ouvert de la franchise. La mère Michel, mise au fait par son fils, le remercie de lui avoir amené une aussi belle étrangère; elle montre les deux chambres en question à madame du Sézil, qui en est très-contente; puis la bonne mère s'occupe de faire son soupé, qu'elle doit partager avec sa nouvelle pensionnaire. Madame du Sézil est enchantée des prévenances aimables de la mère et du fils; elle a voulu payer à ce dernier le port de sa valise. Laissez donc, madame, a-t-il répondu, cela viendra avec autre chose: nous allons avoir des comptes ensemble....

»Pendant que la mère Michel fait son petit ménage, madame du Sézil prend une lumière, et demande qu'on la laisse seule un moment dans sa chambre. Entrons-y avec elle, et voyons ce que renferme le paquet que lui a remis le petit garçon de l'auberge de Clermont; car ce ne peut être que pour satisfaire sa curiosité que notre héroïne a demandé à ses hôtes un moment de solitude».