CHAPITRE VI.


ON CROIRAIT LIRE UN ROMAN.

«Seule et tranquille, madame du Sézil se hâte de défaire les nombreux cachets qui entourent le paquet mystérieux. Quelle surprise! une superbe boîte d'or enrichie de brillans! un portrait d'homme! Dieu! c'est celui du jeune étranger: ce sont ses traits, il est parlant! madame du Sézil ne peut s'y tromper... Mais quels sentimens éprouve-t-elle, madame du Sézil? Les traits d'un homme qui l'a si cruellement trahie, devraient lui faire horreur? c'est tout le contraire; ces traits charmans la fixent et l'attachent, elle se surprend à admirer ses beaux yeux pleins de douceur, cette bouche qui a osé.... Son cœur se serre, elle veut détourner ses regards.... impossible! L'amour est dans son cœur, l'amour est peint sur ce portrait touchant, il est par-tout; comment lui résister. Cependant madame du Sézil ouvre la boîte; qu'y voit-elle? une lettre et des rouleaux de louis!.... Eh quoi! ce perfide ose lui faire accepter des présens! prétend-il par-là dédommager sa victime de la perte de l'honneur? espère-t-il faire oublier sa faute par des bienfaits? ils sont insultans ses bienfaits, puisqu'ils sont le prix du crime!.... Mais voyons sa lettre?.... Ce sont des vers!.... Une romance!.... et sur un air que madame du Sézil sait; car elle lui en a fait entendre quelques phrases, en se promenant avec lui dans la ville d'Amiens.... Voyons:

ROMANCE DE L'INCONNU.
Avais un cœur indifférent;
Avais jours purs et nuits tranquilles:
En fuyant l'Amour étais franc;
Mais, vains sermens! soins inutiles!
Vois jeune veuve en son printemps,
Vois graces et délicatesse,
Cœur me bat, et, depuis ce temps,
Ne vis plus que pour la tendresse.
Mon pauvre cœur, tout en émoi,
Ne veut lui dévoiler sa flamme;
Crains de lui demander sa foi,
Et renferme mienne en mon ame.
Eh quoi! me dis, perfide Amour,
Promets toujours bonheur, liesse!....
Si dame ne m'aime à son tour,
N'ai plus besoin de la tendresse!
Mais un jour, hélas! jour fatal!
Ose approcher dame endormie....
Conseil mauvais et déloyal
M'avait poussé vers mon amie.
Baisers accroissent mon ardeur;
Oublie honneur, vertu, sagesse!....
Pardonne, ô dame de mon cœur:
Fut la faute de la tendresse.

Qu'il est tendre! qu'il est sensible et touchant! Voilà ce que madame du Sézil n'ose penser; mais ce que ses yeux expriment. Ses yeux! ils versent quelques larmes, sans doute de regret, de douleur du malheur qui lui est arrivé! Ou plutôt ses larmes sont-elles de sensibilité, d'intérêt? Pour qui? Pour l'étranger audacieux!..... Mais sa romance..... Comme elle est douce! il faut la relire; madame du Sézil ne peut résister à ce desir.... On la relit; on essaie même de l'adapter à l'air que l'on sait; mais comme la voix est tremblante! comme on respire difficilement! sur-tout à ce dernier couplet, qui rappelle.... Pourquoi, pourquoi aussi a-t-il ravi un bien qu'il aurait pu mériter avec le temps; un bien dont ils auraient mieux joui tous les deux!....

»Les émotions douces de la sensibilité ont succédé à l'indignation dans le cœur de madame du Sézil; elle ne hait plus, elle sent enfin qu'elle est disposée à aimer.... Mais, hélas! elle ne le reverra jamais, il l'a dit; il a sans doute de fortes raisons qu'il ne peut révéler; mais elle le retrouvera toujours auprès d'elle, ce sont ses expressions: oui, sans doute, car ce portrait charmant ne doit plus la quitter; il lui rappellera un aimable séducteur qui, dans le fond, mérite bien l'intérêt qu'on prend à lui, car ses desirs ayant été satisfaits, qui l'engage à suivre encore une liaison où il ne peut espérer rien de plus que ce qu'il a obtenu? l'amour sans doute; et s'il aime, il est digne d'être aimé.... Ses bienfaits, on les acceptera. Qu'en faire d'ailleurs? peut-on les lui rendre? on ignore son nom et sa demeure; mais on espère que ce seront les derniers. Des vers, des lettres, des romances, tout cela s'accepte quand on aime; mais l'argent porte avec lui quelque chose d'humiliant.... Eh bien! c'est encore une preuve de sa tendresse: il sait que celle qu'il aime n'a point d'autre ressource que l'espoir qu'elle met en un protecteur qu'elle n'a jamais vu; il songe à prévenir ses besoins, il prodigue même; est-ce un motif pour lui en faire un crime? Allons, cela est décidé, il n'y a rien que de charmant dans toute sa conduite.

»Madame du Sézil serait encore à réfléchir, si la mère Michel ne l'avertissait que son souper est servi. Notre aimable voyageuse serre précipitamment sa boîte et sa romance dans sa poche, puis elle vient joindre son hôtesse, qui l'étonne par une ordonnance de souper à laquelle elle est bien loin de s'attendre. Deux ou trois plats seulement, mais recherchés, mais très-proprement servis; il semble en vérité qu'on l'ait attendue dans cette maison. Allons, allons, madame, dit la mère Michel, mettez-vous là. Vous me permettez de manger avec vous, n'est-ce pas? Pour mon fils, il va vous servir.—Pourquoi donc, la mère, répond madame du Sézil? qu'il se mette à table, je le veux, je le veux.—Non, non, non, madame; il sait trop, et moi aussi le respect qui vous est dû.

»Notre aimable veuve ne peut obtenir que Michel prenne sa place; il est debout derrière elle, et la sert avec un respect qui la flatte intérieurement, et la fait soupirer de reconnaissance. Le repas fini, madame du Sézil se retira chez elle, et passa une excellente nuit. Le lendemain il fut question de vider la valise: la mère Michel y mit la main avec sa pensionnaire, et tous les effets furent rangés avec soin dans une armoire. Quand on fut au fond de la valise, madame du Sézil resta toute étonnée d'y trouver une forte bourse remplie d'or.... Elle savait bien qu'elle ne possédait pas tant d'argent. Est-ce encore une prévenance de l'inconnu? mais où, quand et comment aurait-il pu? Ah! je me rappelle, s'écrie-t-elle tout haut; puis, honteuse de cette exclamation, elle prend la bourse, la serre, et continue tout bas ses réflexions. En effet, à Breteuil, le surlendemain de cette nuit fatale, l'hôtesse de l'auberge ne l'aida-t-elle pas à refaire sa malle! Cette femme avait reçu de l'argent de l'inconnu, de son propre aveu: c'est elle qui, par l'ordre de l'étranger, a glissé cette bourse dans sa valise, et voilà l'explication de ces mots de l'hôtesse: Vous y trouverez tout, et même plus que vous ne pensez. Quel homme, quel homme délicat en procédés, que cet aimable inconnu!

»Madame du Sézil se reposa quelques jours avant de se rendre à l'hôtel du marquis de Rosange, à qui elle avait toujours l'intention de s'adresser. Cette démarche lui coûtait, parce qu'il est toujours désagréable d'aller demander des secours. Enfin, un matin, elle se fait accompagner par la mère Michel, qui lui indique les rues qu'elle doit traverser pour se rendre à l'hôtel de Rosange, situé à la place royale. Elle demande à parler au marquis; on lui répond qu'il est depuis deux mois dans une de ses terres avec son fils; on ne les attend tous deux que sous trois mois au plus tard. Quel contre-temps pour madame du Sézil! elle est dans une ville où elle ne connaît personne, seule, sans état, sans fortune, sans ressource; c'est alors qu'elle sent plus vivement encore la perte de son époux; un vide affreux paraît l'entourer; elle ne jette ses regards que sur des étrangers, qui ne peuvent prendre à elle d'autre intérêt que celui qu'on doit à ses semblables. Madame du Sézil revient tristement avec la mère Michel, s'enferme pour réfléchir, et se décide à attendre les trois mois que M. de Rosange doit encore passer à sa terre; elle est bien chez la mère Michel: elle attendra le retour du marquis, d'autant plus qu'elle ne manque pas d'argent, grace aux bienfaits de l'aimable inconnu....