»La mère Michel et son fils ne négligeaient rien pour prouver leur zèle et leur amitié à leur intéressante pensionnaire; la mère l'accompagnait par-tout dans Paris, et lui en faisait admirer les beautés; rentrés le soir, le bon Michel, qui savait jouer quelques airs sur la flûte, accompagnait la belle veuve qui chantait. Michel avait appris la romance favorite de madame du Sézil: Avais un cœur indifférent; et vous devinez bien que celle-là était chantée et jouée tous les jours; elle charmait notre tendre veuve, et lui rappelait un homme qui voulait, à force de délicatesse, faire oublier un moment, le seul peut-être de sa vie où il en avait manqué. Mais une funeste découverte, que fit bientôt madame du Sézil, vint lui rendre tous ses remords et toutes ses inquiétudes; elle s'apperçut qu'un être puisait la vie dans son sein, et comme elle avait beaucoup d'amitié pour la mère Michel, elle lui fit part de cette remarque, en lui disant toutefois qu'elle s'en était doutée, qu'elle en avait même parlé à son mari quelques jours avant qu'il expirât dans ses bras. La mère Michel parut enchantée de cette nouvelle; et, chose extraordinaire, qui prouvait sans doute l'intérêt que ces bonnes gens portaient à leur pensionnaire, le bon Michel en fit des sauts de joie. Sa mère, pour modérer cette ivresse indiscrète, lui fit en secret un signe que madame du Sézil remarqua très-bien, mais qu'elle n'attribua qu'à la peine que pouvait éprouver la mère en voyant sauter son fils comme un grand sot.
»Cependant le nouvel état de notre veuve change son plan de conduite: elle n'ose plus aller trouver M. de Rosange: elle rougirait de lui présenter la mère d'un enfant qui n'appartient pas à l'époux dont elle se réclame. Pourrait-elle en imposer, avancer de quelques mois la mort de cet époux? Il serait si aisé de la confondre alors à quels reproches, à quel mépris ne s'exposerait-elle pas?... Elle se sent coupable, l'infortunée; elle croit que tout le monde doit deviner son secret.
»Quelques jours après qu'elle eut fait à la mère Michel l'aveu de sa grossesse, madame du Sézil fut se promener au Luxembourg; ce fut Michel lui-même qui l'y engagea. Il fait beau, lui dit-il, l'air vous fera du bien.... La promenade de madame du Sézil dura près de deux heures: quand on est seul avec soi-même, et qu'on sait réfléchir, il est si doux de parcourir des sites solitaires!.... Madame du Sézil rentre à l'heure du dîner; la mère Michel lui dit d'un air ouvert: Il faut, madame, que vos parens de là-bas se soient souvenus de vous; ils vous envoient une caisse d'effets qui est d'une grandeur!—Comment?—Pendant que vous étiez sortie, il est venu ici un domestique avec un voiturier; ils ont monté dans votre chambre une caisse qui est bien à votre adresse, pardi, je ne me suis pas trompée.—Et de quelle part?—Ils n'ont jamais voulu me le dire: moi, j'ai pensé que cela venait de la Provence, de votre père, que sais-je?
»Madame du Sézil court dans sa chambre; Michel et sa mère la suivent; en une minute la caisse est ouverte, et un billet tout ouvert frappe d'abord les yeux de la veuve; elle y lit:
«Ne rougissez pas femme estimable et chère, ne rougissez pas d'accepter ces légères marques de la tendresse d'un homme qui vous chérira jusqu'au tombeau. Ces faibles présens ne peuvent humilier que celle qui a mis un prix à sa vertu: la vôtre, que j'ai outragée, est encore intacte et pure, puisque vous l'avez défendue. Vous faites mon malheur, et vous ajoutez à mes remords, si vous supposez au don de ces bagatelles un autre motif que celui de la reconnaissance, et de l'amour dont je brûle toujours pour vous.... Je ne puis vous voir, hélas! un obstacle insurmontable me sépare de vous peut-être pour toujours!.... Mais, en vous écrivant quelquefois, j'aurai du moins le bonheur de m'entretenir avec vous, et mes regrets seront moins douloureux. Adieu: le hasard seul m'a fait découvrir votre retraite; n'en changez pas, et sur-tout ne dévoilez pas notre secret aux gens chez qui vous avez pris un asyle. J. R.»
»Madame du Sézil qui, dès les premiers mots de la mère Michel, s'était doutée de la main qui lui faisait des présens, avait eu d'abord l'idée que cette femme la trahissait, et s'entendait peut-être avec l'inconnu; mais les derniers mots de cette lettre lui prouvèrent qu'elle se trompait: le hasard en effet sert toujours les amans; il se pouvait que l'inconnu eût découvert sa retraite: elle ne se cachait point dans le quartier, et elle y portait le même nom sous lequel elle était peut-être connue de l'étranger. Notre belle veuve était d'ailleurs confiante et bonne; elle prit donc le parti de dire à ses hôtes qu'en effet cette caisse lui venait de la Provence; puis elle les pria de la laisser seule, ce qu'ils firent sur-le-champ. Madame du Sézil, émue et confuse, fit soudain l'inventaire de sa caisse: des étoffes de tous genres, des bijoux, et sur-tout de l'or, voilà ce qu'elle y trouva. Il faut que cet homme soit bien riche, se dit-elle.... Elle éprouvait toujours une certaine répugnance à accepter; mais enfin elle ne pouvait restituer, il fallait donc garder: c'est ce qu'elle fit.
»J'abrège maintenant l'espace de temps qui s'écoula depuis ce moment, jusqu'à l'époque où madame du Sézil donna le jour à une fille charmante, qu'elle nomma Adèle. Elle avait répandu le bruit que cet enfant était de son époux: tout le monde le crut, et cette femme intéressante voulut remplir, envers sa fille, tous les devoirs de la maternité; elle la nourrit de son lait, et l'éleva avec le plus grand soin, comme avec la tendresse la plus touchante. L'ame finit par se faire aux grands chagrins; madame du Sézil s'habitua insensiblement à une position, qui lui avait paru si critique dans le commencement, qu'elle s'imaginait succomber bientôt sous le poids de la honte, du repentir et du chagrin. Toujours même zèle, mêmes soins, mêmes égards de la part de la mère Michel et de son fils; toujours des lettres et des présens de l'inconnu, qui ne se nommait jamais, et qui même avait l'air d'ignorer qu'il fût père. Madame du Sézil formait quelquefois le projet de quitter son asyle trop connu de l'étranger, et de se soustraire à ses bienfaits dans quelque endroit écarté qu'il ne pût découvrir; mais elle était sans fortune, sans ressources; eh puis elle était mère: les présens de l'inconnu n'avaient plus rien qui pût l'humilier: elle les rendait à sa fille, ces présens d'un père coupable; elle ne rougissait plus, en songeant que ce qu'il croyait donner à l'amour, devenait le juste tribut de la nature.
»Quinze ans s'étaient écoulés dans la pratique des devoirs maternels, et, pendant ce temps, il s'était passé quelques événemens chez madame du Sézil. La mère Michel était morte, et son fils, qui ne pouvait se séparer de sa chère maîtresse, ainsi qu'il appelait la belle veuve, avait pris un petit cabinet dans le haut de la maison, tandis que madame du Sézil avait loué pour son compte, et meublé à son goût, les quatre pièces qui formaient le logement de la mère Michel. Madame du Sézil était chez elle, et Michel la servait; il ne faisait plus de commissions, Michel; il était le domestique, le confident, et l'ami de la veuve et de sa fille. La jeune Adèle grandissait en beauté, en vertus et en talens; sa mère lui avait donné tous les maîtres propres à faire une brillante éducation; elle avait de l'esprit, du jugement et de la raison; c'était, en un mot, un chef-d'œuvre de la nature. Je l'ai connue, mes amis, je l'ai aimée.... Ah! pardonnez les pleurs qui coulent de mes yeux, c'est le juste tribut des regrets que je dois à sa cendre. Me voici bientôt à ses propres aventures.... Mais je vous dois encore quelques détails sur la mère, l'intéressante madame du Sézil.
»Vous êtes sans doute étonnés, ainsi que je le fus moi-même lorsque ses malheurs me furent racontés par elle, de ce que l'inconnu trouva le moyen, pendant près de seize années, de pourvoir, même d'une manière magnifique, aux dépenses de la mère et de la fille, sans chercher une seule fois l'occasion de les voir. Vous êtes surpris aussi de ce que madame du Sézil ne fit aucune démarche pour connaître enfin l'homme mystérieux de qui dépendait son sort et celui de sa fille; je vous éclaircirai bientôt vos doutes sur le premier point. Quant à la résignation de la belle veuve, je vous dirai qu'elle était le fruit de l'habitude et de la délicatesse. Les lettres de l'inconnu étaient toujours si tendres, touchantes, que madame du Sézil ne pouvait attribuer son silence sur son nom et sa fortune, qu'à un obstacle bien puissant qui l'enchaînait, et qu'il ne dépendait pas de lui de surmonter. Quelle apparence en effet, s'il eût pu se faire connaître, qu'il ne l'eût pas fait, tandis qu'il accablait cette famille de bienfaits, toujours offerts avec délicatesse et d'une manière détournée! Dans ses dernières lettres, il hasardait de parler de sa fille, ce qui prouvait à la veuve qu'il était instruit; mais il ne le faisait jamais qu'avec les plus grands ménagemens, comme s'il craignait d'offenser la vertu de madame du Sézil, en lui rappelant une nuit d'erreur, qu'il n'appelait que le seul tort de sa jeunesse. Les personnes qui venaient de sa part remettre ses lettres ou ses présens à la veuve, ne se présentaient jamais que lorsqu'elle était absente, elle et sa fille. C'était toujours Michel qui les recevait, et qui attribuait, ou feignait d'attribuer ces dons aux parens que sa maîtresse disait avoir dans la Provence. Depuis quelque temps madame du Sézil n'était plus dupe de la prétendue crédulité de Michel; elle le soupçonnait fortement d'être dans la confidence du père d'Adèle, et de le connaître même particulièrement; mais, délicate et fière, elle eût cru offenser l'inconnu, elle eût cru se dégrader elle-même, en forçant un domestique à violer un secret qui lui avait été confié; elle en admirait davantage ce bon serviteur, et ne faisait aucune tentative pour obtenir un éclaircissement qui peut-être, en nuisant à l'homme généreux dont elle dépendait, aurait pu détourner la source des bienfaits qu'il répandait journellement sur elle et sur sa fille. Avec cela sa fille ignorait le secret de sa naissance: Adèle se croyait, comme tout le monde se l'imaginait, la fille de M. du Sézil, qui avait perdu la vie quelques mois avant qu'elle eût vu le jour. Des démarches, des explications arrachées, auraient forcé cette tendre mère à faire à sa fille d'autres explications dont elle aurait eu trop à rougir et que d'ailleurs l'âge et le sexe de l'enfant ne permettaient pas qu'elle lui fît.
»Toutes ces raisons sont sans doute assez fortes pour motiver la résignation de madame du Sézil, et pour m'engager à passer sur-le-champ au récit d'événemens plus sérieux, et dans lesquels la mère de mon Victor va jouer un rôle important, mais bien douloureux».