»Je suis machinalement ma jeune amie: nous descendons à la hâte le côteau, et nous approchons du blessé, qui, levant sur nous des yeux pleine de larmes, nous dit, du ton le plus reconnaissant: Créatures célestes et sensibles, venez-vous me rendre à mes tourmens? Je voulais les ensevelir avec moi dans la tombe; mais mon bras mal-adroit a mal servi mon désespoir; je n'ai fait que m'effleurer légèrement la tête: je vous vois, vous m'empêchez d'achever un crime; peut-être, hélas! je vous devrai la vie, je vous devrai le malheur!
»Ces paroles m'attendrirent, et touchèrent encore plus profondément ma jeune amie, qui s'empressa de consoler l'étranger, de le rendre à la vie, à la raison. Le sang du jeune homme coulait abondamment; Adèle déchira son mouchoir, et s'empressa de panser sa blessure, qui était absolument à côté de la tempe gauche. Il nous remercia affectueusement, est nous pria de lui donner le bras jusqu'à son auberge; nous ne crûmes point devoir lui refuser ce léger service; il se leva, et nous le soutînmes toutes deux pendant le peu de chemin que nous avions à faire jusqu'à l'hôtel du Paradis où il demeurait, en face de la rue Parisis. Il ne put que sangloter et se plaindre en route, sans pouvoir nous donner aucuns détails sur les malheurs qui l'avaient porté à vouloir mourir: Adèle et moi nous étions très-curieuses de les connaître; il nous en promit le récit pour un autre moment. Arrivé chez lui, il nous pria de ne point ébruiter cette aventure, nous remercia encore des secours que nous lui avions accordés, et nous demanda notre adresse, en nous priant de permettre qu'il vînt nous rendre ses devoirs après son rétablissement.
»Peut-être aurais-je été assez prudente pour ne point lui indiquer ma maison; mais Adèle fut plus vive que moi, et lui dit, sans balancer, que nous demeurions rue Parisis, nº. 32. L'inconnu, satisfait, rentra, et nous revînmes chez nous, attristées de cette aventure, qui fut le sujet de notre conversation pendant le souper. Je crus m'appercevoir, et je dois le dire, dès le même soir, de la trace profonde que l'étranger avait laissée dans le cœur de ma sensible Adèle: elle en parlait avec feu et à tout moment. Il a tout au plus trente ans, cet homme-là, me disait-elle, n'est-ce pas, ma bonne amie, qu'il n'a que trente ans? Que ses yeux sont expressifs! que le son de sa voix est touchant! comme il est bien fait! quel bonheur qu'un coup de feu n'ait point détruit un ensemble aussi séduisant!
»Telles étaient les expressions de mon amie, et je vous avoue que je les entendis avec peine, sans leur supposer néanmoins toute la passion qu'elles avaient. Toute la nuit Adèle ne dormit point; l'image de l'inconnu vint troubler, ou plutôt charmer son insomnie. Le lendemain matin je m'apperçus de quelque altération dans ses traits; je lui en témoignai mon inquiétude; elle me dit que le triste tableau de la veille avait été présent à sa mémoire, et je me contentai de cette réponse. Je m'apperçus qu'elle parlait bas à Michel, et j'ai su depuis qu'elle l'avait envoyé à l'hôtel du Paradis pour savoir des nouvelles de l'étranger. Funeste inconséquence qui enfla l'amour-propre de ce dernier, et lui fit prendre tous les droits dont il abusa si étrangement par la suite. Quelques jours se passèrent sans qu'Adèle me parlât de l'inconnu; mais elle devint rêveuse, triste, ennuyée, et je fus assez aveugle pour ne pas me douter du motif de ce changement. Enfin le quatrième jour on annonça notre inconnu, et la joie brilla sur les traits de mon amie. L'étranger était parfaitement rétabli; il exalta beaucoup nos bontés pour lui, et nous fit, sur ses prétendus malheurs, un récit qui me parut un conte, tant était pressé et invraisemblable. Il était allemand; il se nommait Roger, baron de Walfein. Fixé en France avec sa mère (son père était mort à l'armée), il avait vu une beauté charmante qu'il avait adorée. Sa mère, à lui, ne voulant point consentir à l'unir à l'objet de son amour, il avait quitté sa mère: son amante l'avait suivi; mais devenue enceinte, l'infortunée venait de mourir en mettant au monde un enfant mort aussi. La douleur avait égaré les sens de Roger, qui n'osait plus revoir une mère, dont son absence faisait le tourment; et c'était dans l'intention de venger la nature et l'amour affligés, qu'il avait voulu se donner la mort au moment où nous avions été assez généreuses pour l'engager, et l'aider même à vivre, à souffrir.
»Je vous passe, mes amis, les voyages, les détails sans nombre dont Roger assaisonna sa longue narration; il vous suffira de savoir qu'elle me fit quelque peine. Au milieu de ses exclamations sentimentales je distinguai une immoralité choquante dans sa conduite, et j'étais fâchée que mon Adèle entendît des aventures faites pour blesser la délicatesse et la vertu. Que vous dirai-je? dès cette entrevue je jugeai l'homme, sans pourtant le croire aussi pervers qu'il l'était, et il me déplut souverainement. Hélas! pourquoi ma sensible amie ne fut-elle pas aussi clairvoyante que moi? elle se fut épargné bien des maux, à elle et à sa famille infortunée. Mais poursuivons».
CHAPITRE X.
ÉVÉNEMENS RAPIDES.
«Adèle, jeune et sans expérience, crut voir dans le baron de Walfein, un homme doué de toutes les vertus, et sur-tout un cœur fait pour aimer; elle, s'apperçut bien dès ce moment, ainsi qu'elle me l'avoua depuis, qu'elle éprouvait, pour ce jeune homme, un sentiment plus vif que celui d'un simple intérêt; mais elle ne s'en effraya point; et voyant que je ne partageais point son estime ni son admiration pour Roger, elle se détermina à dissimuler avec moi; conduite répréhensible sans doute, qu'elle n'aurait point tenue avec sa mère, ainsi qu'elle en est convenue, mais dont elle pouvait user envers moi qui lui étais étrangère, et qu'elle ne connaissait que depuis quelques mois. L'amour ne raisonne point; il détruit souvent les plus rares qualités, et la dissimulation, la feinte et le mensonge sont les premiers vices qu'il jette dans le cœur de l'innocence qu'il a subjuguée.
»Par l'effet d'une fatalité insurmontable, je tombai malade sur ces entrefaites, non dangereusement, mais assez pour m'aliter pendant une quinzaine de jours. Adèle profita de ce temps pour voir Roger; elle prétextait avec moi des promenades champêtres dont sa santé avait besoin, et sortait, mais accompagnée de Michel; car j'exigeais absolument qu'elle ne se promenât point seule. Elle fut donc obligée de mettre Michel dans ses intérêts: et ce bon garçon, entièrement dévoué à sa jeune maîtresse, qu'il avait vu naître; intéressé d'ailleurs par les marques d'affection, plus que par les présens qu'il recevait du perfide Roger, garda quelque temps le secret à mon imprudente amie, et se prêta ainsi à une intrigue dont il fut, hélas! la première victime. Les détails que je vais vous transmettre, je les ignorais alors; mais je dois vous les donner, pour vous rendre plus claire la marche des événemens.