»Ce fut donc pendant mon indisposition que ma jeune amie eut tout le temps de se lier avec Roger: tantôt ils se rencontraient à la promenade, tantôt c'était chez moi, où Roger ne manquait pas de venir s'informer de ma santé; tantôt enfin c'était à l'auberge même du séducteur, où mon Adèle ne craignait pas d'aller déjeûner, se croyant forte de la compagnie de Michel. Par-tout, chez moi, à la promenade, chez lui, le perfide Walfein saisissait l'occasion de parler d'amour à l'innocente Adèle, qui lui avouait franchement qu'elle l'aimait à son tour. J'ai perdu tout ce que j'adorais, lui disait souvent Roger, mais je le retrouve en vous; oui, vous m'offrez encore mieux que mon Émilie; vous seule pouvez me la faire oublier; vous seule êtes faite, dans la nature, pour livrer mon cœur à une flamme nouvelle, plus pure, plus violente que celle que j'ai ressentie pour Émilie. Ô Adèle, Adèle! que faut-il que j'espère?....

»Adèle lui répondait naïvement que, puisqu'il était noble et riche (il le disait, le monstre), rien n'empêchait qu'ils fussent unis. J'ai un père, ajoutait-elle, un père tendre et respectable à qui je dois tout.... Il va venir, ce tendre père, je l'attends incessamment; osez lui demander ma main, en lui peignant votre amour pour moi; je lui dirai, moi, que sans vous je ne puis exister. Il me chérit, mon père; il ne voudrait point laisser mourir son enfant; il nous unira. Mais, avant tout, il faut instruire mon amie, madame Germain, de notre tendresse mutuelle; nous lui devons cette marque d'estime, de confiance, et elle saura bien la reconnaître en appuyant notre demande auprès de mon père, qui a pour elle une sincère amitié.

»Ainsi parlait la naïve Adèle, et Roger cherchait toujours quelque prétexte pour différer cet indiscret aveu qu'elle voulait me faire. Il ne m'aimait pas, Roger: les scélérats sont pénétrans, ils devinent d'un coup-d'œil les gens qui ne sont pas leurs dupes, et auxquels ils n'ont aucun moyen d'en imposer. D'ailleurs, d'après la nature des projets qu'il méditait, il lui était bien plus facile d'abuser de la crédulité d'un enfant, que de tromper l'expérience d'une femme raisonnable qui lui paraissait avoir quelqu'esprit, de la droiture et du jugement. Il ne voulait point épouser, Roger, il ne voulait que séduire. Je dois convenir cependant qu'il aimait Adèle, qu'il l'adorait même; cet excès de passion, qui le surprenait lui-même, enflammait son sang, troublait sa raison, et le rendait capable de tout pour posséder l'objet de sa tendresse.

»Vous me demanderez peut-être comment Roger se trouvait là, dans une petite ville, et seul; vous voudriez que je vous dise ce qui l'y avait amené, ce qu'il y faisait, et sur-tout si le récit de ses premières amours, de sa mère abandonnée, &c. était vrai; c'est ce que j'ai toujours ignoré. Tout ce que j'ai su, c'est qu'il exerçait déjà depuis long-temps son infâme métier de brigand, mais en subalterne, et qu'au moment même où il filait la séduction la plus coupable avec ma malheureuse amie, il avait des relations coupables avec une troupe de voleurs qui infestaient alors la forêt d'Anet, située à trois lieues de Dreux: cette forêt sombre et touffue, qui avait servi autrefois aux mystères des druides, couvrait les crimes de ces scélérats, au milieu desquels Roger se trouvait toutes les nuits, ainsi que vous allez l'apprendre.

»Ma santé se rétablissait, et j'ignorais cette trame infâme. Adèle, trop fidelle à suivre les mauvaises impressions qu'elle recevait de Roger sur mon compte, ne me parlait plus de lui que d'une manière très-indifférente; il venait souvent, mais ses entrevues n'avaient l'apparence que de visites de politesse. J'attendais toujours, avec impatience, l'arrivée du marquis de Rosange, qui ne pouvait plus tarder, et je me flattais qu'en emmenant sa fille à Paris, un nouveau genre de vie effacerait de la tête de mon amie les légères traces que le chevalier de Walfein avait pu y laisser. Vain projet! Tout mon espoir allait se renverser, et cela en vingt-quatre heures.

»Un soir que Michel venait de se promener, il apperçut beaucoup de monde autour de l'auberge du Paradis; il s'informe: on lui répond que depuis long-temps la police cherche un grand coupable, et qu'on a de violens soupçons sur le jeune étranger qui, depuis quelque temps, habite cette maison, et en sort toutes les nuits par goût, soi-disant, et pour méditer.

»Un coup de poignard n'aurait pas percé plus avant le cœur de Michel, que ne le fit cette nouvelle. C'est un archer même qui lui fait ce récit, et qui, pour le convaincre, lui montre le signalement du fameux voleur qu'il cherche, signalement qui s'accorde parfaitement avec celui de Roger!.... Michel frémit, et demande s'il est pris: il s'est sauvé, lui répond l'archer; mais il ne nous échappera pas!....

»Le pauvre Michel revient tout en tremblant à la maison. La terreur s'empare de ses sens; il redoute les liaisons qu'il a eues avec ce monstre, en lui conduisant Adèle; il ne veut point frapper cette dernière d'un coup aussi violent; c'est à moi, à moi qu'il réserve cette triste confidence et l'aveu de sa faute. Michel ne peut cependant se persuader que le chevalier de Walfein soit le malfaiteur qu'on cherche; mais si cela est, il est prudent d'avertir, d'arrêter sa jeune maîtresse sur le bord du précipice, et c'est ce qu'il va faire.

»Il était tard, j'avais embrassé mon Adèle, et j'allais me retirer dans mon appartement; Michel demande, tout bas, à m'y suivre, à me parler: il est tout défait, Michel; il m'effraie, je lui serre la main, en lui faisant signe de la tête que je suis prête à l'entendre. Il monte, je m'enferme avec lui; et, le cœur serré, comme accablée d'un funeste pressentiment, je lui dis d'un ton de voix étouffé: Qu'avez-vous à m'apprendre, Michel?.... Ah! madame, s'écrie-t-il, en se jetant à mes pieds, je suis perdu, j'ai abusé de votre confiance; j'ai fait le mal sans le vouloir, sans le savoir; mais il en est temps encore; sauvez-la, il en est temps, vous dis-je.—Sauvez-la! qui?....

»Alors Michel m'apprend tout ce que j'ignorais sur l'amour d'Adèle pour Roger, et leurs entrevues; il termine ce récit douloureux par la funeste découverte qu'il vient de faire, et me laisse accablée à la fois sous le poids de la honte, du remords et de la terreur! À peine revenue de mon trouble, je sens qu'il n'y a pas de temps à perdre pour réparer mon imprudence, sauver mon amie, et la mettre entre les bras d'un meilleur surveillant que moi, et je prends sur-le-champ mon parti.