Valentin, qui se chargeait d'aller porter cette lettre au baron, voulait revenir sur-le-champ, afin, disait-il, de faire la conduite à son cher maître; Victor exigea qu'il ne l'accompagnât point. Reste, lui dit-il, reste auprès de mon bienfaiteur; et toi aussi, Clémence, console cet homme dont ma fatale adoption trouble les vieux ans; il souffre, il pleure, et c'est moi, moi qui suis cause de tous ses maux. Va, Clémence, va le presser dans tes bras caressans; dis-lui bien que si je ne réussis point, mon départ d'aujourd'hui sera le seul chagrin que je lui causerai.
Clémence ne peut se séparer de son ami; elle pense qu'elle ne le reverra plus; elle entrevoit un avenir sinistre; elle tombe sur le bras de Victor, et forme les projets les plus extravagans pour le suivre sous des habits d'homme... Il n'a pas assez de sa douleur, Victor; il faut que son cœur, oppressé déjà, soit brisé par les gémissemens de celle qu'il aime; il faut qu'il ait du courage pour tout le monde: on ne le ménage point, ce pauvre Victor, on le tourmente de toutes les manières.
Clémence ne veut point s'arracher de ses bras; elle jure qu'elle y restera, ou qu'elle le suivra par-tout. Victor ne sait plus comment se débarrasser de l'excès de sa tendresse; il a épuisé toutes les ressources de la raison et des conseils.... Quelqu'un vient à son secours, et c'est madame Germain. Madame Germain vient aussi pour embrasser le fils de son amie, ce jeune homme qu'elle a tenu, nouveau né, sur son sein; mais madame Germain a du courage, de la fermeté; son œil est sec, quoique son cœur batte violemment. Elle donne à Victor des avis sages pour se conduire auprès de Roger, dont le caractère lui est parfaitement connu; puis après l'avoir instruit parfaitement des moyens qu'elle juge à propos que Victor prenne pour réussir, elle entraîne Clémence en lui parlant de son père, d'un vieillard désolé, qui réclame sa tendresse et ses soins consolateurs.... Clémence jette des cris, se débarrasse des bras de son amie, et revient à Victor; mais elle ne pleure plus; son œil est sec, son regard animé: elle arrache son voile tissu d'or et de soie écarlate: Tiens, Victor, dit-elle en le présentant à son amant, prends ce voile, qu'il te serve d'écharpe, mais sur ton cœur, et non sur tes vêtemens; qu'il te conduise par-tout au champ d'honneur, et qu'il te rappelle Clémence, et cette maison hospitalière où ton enfance trouva un asyle tranquille et doux. Je ne sais, Victor, je ne sais quel pressentiment me dit qu'un jour cette écharpe amoureuse nous servira à nous.... reconnaître, à nous.... réunir! Jure par Dieu, par l'honneur et par ta dame, qu'elle ne te quittera jamais, et que jamais sur-tout elle n'ornera la tête d'une rivale.—Je te le jure, s'écria Victor, transporté d'amour, de crainte, d'espoir et d'admiration!....
Victor mit un genou en terre et découvrit sa poitrine, sur laquelle Clémence fixa l'écharpe, don de l'amour et de la délicatesse. Cette cérémonie, faite en présence de l'amie d'Adèle et du bon Valentin, eut encore pour témoin l'auteur de la nature, qui reçut les vœux et les prières des deux amans. Ô mon Dieu! s'écrièrent ensemble et Victor et Clémence, ô mon Dieu! toi qui connais nos cœurs et la pureté de nos sermens, daigne les consacrer, ces sermens inviolables, par ton auguste protection; vois deux jeunes infortunés que le destin poursuit et sépare, fais qu'ils se réunissent un jour pour célébrer ta justice, tes bienfaits et les chastes plaisirs de l'hymen.
Quand l'homme a prié il est plus tranquille, a dit un grand homme. Nos deux amans éprouvèrent la vérité de cette maxime. Ils se relevèrent plus fermes et plus résignés. Clémence tendit la main à son ami, qui la serra; puis madame Germain, Clémence et Valentin, laissèrent Victor seul et libre de partir.
Victor, dès ce moment, sentit se ranimer son courage, et ne songea plus qu'à son grand projet, celui de joindre Roger, et d'obtenir de lui ou Clémence, ou la mort. Son léger bagage fut bientôt prêt; il le mit sous son bras, et descendit à pas lents les degrés qui conduisaient à la première cour, où il devait traverser le fossé du château. Le pont-levis s'abaissa bientôt; Victor le traversa, puis se retournant, il le vit se relever derrière lui, peut-être, hélas! pour la dernière fois!.... Son cœur se serra, un funeste pressentiment vint agiter son esprit; il fit quelques pas, puis s'arrêta, et se retourna encore pour revoir les murs du château qui reçut sa jeunesse. En les fixant bien, il apperçut, derrière une croisée, le vieux baron soutenu par madame Germain; à côté d'eux était Clémence, les coudes appuyés sur l'appui de la croisée, et la bouche collée sur les vitraux plombés et de diverses couleurs. Tous trois suivoient des yeux leur ami, cheminant tristement dans la plaine, et semblaient déterminés à ne quitter ce lieu qu'après qu'ils ne l'auraient plus distingué. Victor, ému, leur fit, en signe d'adieux, des gestes de bras, qu'ils remarquèrent, et auxquels ils répondirent de la même manière. Adieu! adieu! adieu! se disaient réciproquement ces êtres si intéressans, et leur langage muet dura jusqu'au moment où le baron, n'y pouvant plus résister, se retira de la croisée en entraînant sa fille, qui paraissait y être attachée.
Victor comprit que son protecteur voulait faire cesser cette scène touchante; il se retourna, et prit sur lui de marcher, et de suivre sa route sans s'arrêter une seconde fois.
Pauvre Victor! tu quittes des amis bien tendres il est vrai; mais tu vas trouver un père.... un père! oui, Victor, un père qui peut devenir tendre aussi et sensible. Ne l'a-t-il pas fait mettre sur son portrait, cette légende consolante pour toi: Je sais aussi connaître la nature. Alors il regardait avec intérêt ta mère, qui te nourrissait de son lait; il l'adorait, cette mère infortunée; il t'aimait aussi, et ta perte a été pour lui le plus grand des malheurs. C'est dans l'espoir de te retrouver, qu'au bout de dix-huit années, il vient encore de persécuter madame Germain; s'il l'avait en son pouvoir, les premiers mots qu'il lui adresserait seraient ceux-ci: Madame, rendez-moi mon fils; vous savez où est mon fils, madame, rendez-le-moi.... Il peut donc encore être père; et quelque scélérat qu'on soit, il est rare qu'on ne se rende pas au cri touchant de la nature. Que vas-tu lui demander d'ailleurs, Victor? qu'il fasse son propre bonheur en faisant le tien. Tu veux qu'il abandonne le sentier dangereux du crime, pour prendre un état plus doux, plus estimable, plus sûr; une honnête aisance, quelque considération et les embrassemens d'un fils, voilà ce que tu vas lui proposer; peut-il refuser un sort qui fixe à-la-fois sa tranquillité et la tienne?.... Mais que dis-je? ai-je donc oublié que cet homme, qui sait connaître la nature, a massacré la femme qu'il avait trompée, séduite et déshonorée? Ai-je donc oublié que ce monstre fut l'effroi de son pays, comme il en est l'horreur? Puis-je lui pardonner d'avoir donné la vie à un être qu'il destinait peut-être à son infâme métier? Est-ce un bienfait que cette existence douloureuse qu'il a donnée à Victor, quand il la souille par la réflexion de ses crimes, quand la naissance de Victor le bannit, pour ainsi dire, d'une maison où les êtres les plus vertueux lui avaient tendu une main généreuse; quand cette naissance infamante le prive d'une épouse chérie, d'un bienfaiteur respectable, et répand peut-être le voile sinistre du malheur sur sa vie entière?... Non, Roger n'est point un père! il ne peut être susceptible de tendresse ni de retour; il n'a pas même de droits sur le cœur d'un fils; il doit le voir, non comme un fils chéri, mais comme un homme jeté par hasard sur la terre; un homme!.... envers qui il est comptable, et de l'existence qu'il lui a donnée sans le vouloir, sans le savoir; et des malheurs qu'il a jetés avec la vie sur cet homme infortuné.
Telles sont les réflexions que Victor fait en marchant, réflexions qui redoublent son courage, son indignation pour Roger, et le déterminent à aborder ce chef de voleurs, ainsi qu'on le verra dans le chapitre suivant.