UN NOUVEL ACTEUR VIENT ENRICHIR LA SCÈNE.
Victor avait marché pendant plusieurs heures, et commençait à se fatiguer beaucoup, lorsqu'il apperçut enfin l'entrée de la forêt, dans laquelle il pénétra sans rencontrer qui que ce soit. Il avait été déjà une fois au camp des brigands, et se rappelait très-bien l'endroit où ils avaient leur premier poste. Il s'y rend, et ne trouve encore rien. Ces malheureux auraient-ils fui cette contrée, se dit-il? Les pertes qu'ils ont éprouvées à l'attaque du château, la crainte peut-être d'être dénoncés à la justice et poursuivis, tout peut les avoir engagés à faire une prompte retraite.
Victor craignait de ne pas les rencontrer, et il était accablé, plus encore par les fortes émotions qu'il avait éprouvées, que par la fatigue. Il allait s'asseoir au pied d'un arbre, lorsqu'au détour d'une espèce d'allée, il apperçut une colline sur le sommet de laquelle était bâti un hermitage. Le saint homme qui avait ainsi consacré sa vie entière à la solitude, était au pied de la colline, occupé à puiser de l'eau, avec une coquille, dans un ruisseau limpide qui serpentait mollement sur des cailloux. Victor apperçut l'hermitage comme un port consolant qui allait le mettre à l'abri de la chaleur du jour: il ne se proposait point de demander à l'hermite des nouvelles des voleurs, dans la crainte de lui paraître suspect; mais il espérait que le saint homme voudrait bien partager avec lui et son toit et son eau. L'hermite, en l'appercevant, parut inquiet, et l'examina quelque temps avec attention. Mon père, lui dit doucement Victor, j'ai bien chaud, et je suis d'une lassitude....—Mon fils, répondit l'hermite, donnez-moi le bras, et suivez-moi dans cette cabane que vous voyez là-haut. Vous n'y trouverez pas le faste ni les ornemens qui décorent les palais des grands; mais au moins vous y recevrez l'hospitalité, et je vous donnerai de quoi calmer la soif qui vous dévore.
Victor prend le bras de l'hermite qui chemine tristement, et paraît consumé d'une sombre inquiétude. Au même instant un homme à cheval passe sur la grande route, qu'on apperçoit à un quart de lieue. Ce cavalier s'arrête, examine la cabane, l'hermite, Victor, et disparaît en s'enfuyant au grand galop.
L'hermite, qui a remarqué l'indiscrète attention du cavalier, murmure tout bas: Il nous a vus! c'est fait de moi!....—Qu'avez-vous, mon père, lui demande Victor?—Peu de chose, mon cher fils; venez avec moi, je vous expliquerai cela là-haut.
Tous deux arrivent à l'hermitage, où Victor se hâte d'étancher sa soif avec de l'eau pure que son hôte lui donne. Un peu remis de sa fatigue, Victor remarquant le trouble de l'hermite, ne put s'empêcher de lui en demander la raison. Cette forêt, lui répondit le solitaire, est depuis long-temps infestée par des voleurs, que pousse au meurtre et au vol l'infâme Roger, leur chef (Victor pâlit). Je croyais y vivre tranquille; jusqu'à présent, ne possédant rien que le peu d'aumônes que je vais recueillir dans les villages voisins, je n'avais point fixé l'attention de ces misérables; mais depuis quelques jours un événement.... bien douloureux pour moi, et que je ne puis vous confier, m'a mis en butte à leurs persécutions. Je ne sais s'ils me cherchent pour m'arracher la vie, ou dans une autre intention; mais je sens que je ne suis plus en sûreté ici, et je me détermine à prier le ciel de permettre que je lui rende le serment que je lui avais fait de passer ma triste vie en ce lieu sauvage. Tout m'y rappelle mes malheurs, et je ne puis les supporter!... Qui que vous soyez, jeune inconnu, qui me paraissez être un homme de bien, retirez-moi d'ici, prenez-moi avec vous, à votre service? Vous voyagez, vous alliez peut-être rejoindre un père, une épouse, vous êtes un homme d'honneur! oh! ne rejetez point ma prière; sauvez-moi des mains de ces scélérats à qui je ne suis que trop connu! Par pitié, emmenez-moi avec vous? Je suis jeune encore; mais hélas! combien j'ai éprouvé de malheurs!
L'hermite, en disant ces mots, ôte son capuchon qu'accompagnait une barbe longue et postiche. Victor, étonné, voit en lui un jeune homme de vingt-cinq ans au plus, et d'une figure très-intéressante. Il est aux pieds de Victor, et le prie de l'emmener avec lui, loin des brigands dont, dit-il, il n'est que trop connu!.... Quelle position pour Victor! Comme elle est embarrassante! C'est justement vers ces brigands qu'il tourne ses pas! Osera-t-il le dire à ce jeune infortuné, que sa présence va tout-à-coup pénétrer d'horreur et d'effroi! Lui dira-t-il: Vous les fuyez, et moi, je les cherche; je les cherche, parce que ce Roger que vous détestez à juste titre, ce malheureux est mon père!.... Non, Victor n'aura point le courage de se dévoiler ainsi; il n'aura pas la force d'affliger le jeune solitaire; mais, d'un autre côté, il ne peut céder à ses vœux, il ne peut l'emmener avec lui, s'en faire un compagnon, renoncer au projet qu'il a formé de voir Roger, pour arracher de ses mains un inconnu qui peut être son complice ou devenir sa victime. Toutes ces réflexions arrêtent l'effusion de l'ame de mon héros, prête à s'épancher dans le sein de l'inconnu: il est néanmoins troublé, et ne peut que lui dire ce peu de mots: Jeune homme, n'implorez pas plus long-temps l'assistance d'un homme plus infortuné que vous; je ne puis vous arracher de ces lieux, il faut que je sois seul, seul avec ma honte et mes regrets: vous l'avez bien pensé, je suis un homme d'honneur, digne de votre amitié, digne de votre confiance; mais le destin, qui me poursuit, ne doit pas vous associer aux coups dont il ne cesse de m'accabler. Laissez-moi continuer ma route, et cherchez ailleurs un homme plus heureux que moi, qui puisse céder à vos vœux. J'ai respecté vos secrets, c'est assez vous dire que les miens ne peuvent sortir de mon sein.
Le jeune solitaire regarde Victor avec étonnement; il n'ose le presser davantage; mais il se retourne, et pleure amèrement. Victor remarque sa douleur, et fait des efforts pour la calmer; pendant qu'ils sont occupés à ces doux épanchemens, un gros de gens à cheval vient tout-à-coup les circonvenir. On leur crie: Rendez-vous, ou vous êtes morts!—Qui êtes-vous, leur dit Victor?—Indépendans.—C'est vous que je cherche, leur répond fièrement l'amant de Clémence.—Toi, reprennent les brigands! et quel intérêt?—Qu'on me conduise à Roger?—Que lui veux-tu?—Vous le saurez; mais, pour le moment, qu'il vous suffise d'apprendre qu'il a pour moi la plus grande amitié, et qu'il vous saura gré de m'avoir offert à ses regards.
Les indépendans (nous leur donnerons pendant quelque temps ce nom qu'ils ont adopté), étonnés de l'air calme et fier de Victor, se contentent de le désarmer et de le placer au milieu d'eux. Pour le jeune solitaire qu'on garrotte d'un autre côté, il regarde avec douleur Victor, à qui il vient de donner l'hospitalité, et ne peut que lui dire: Vous, l'ami de Roger! oh, vous m'avez trompé!