Victor lui crie de loin: Ne craignez rien, vous serez libre, et vous me connaîtrez.

Cette petite brigade quitte la colline sur laquelle le jeune solitaire jette un dernier regard, et tous cheminent lentement à travers les bosquets touffus jusqu'à l'entrée d'une caverne sombre. Là, les guides de Victor descendent de cheval, et l'un d'eux se détache pour aller rendre compte au capitaine de la prise qu'ils viennent de faire, et du vœu que forme un jeune homme de se présenter devant lui. C'est dans cette caverne sombre que Victor se voit séparer de son jeune solitaire, pour qui il ressentait déjà le plus vif intérêt. En vain Victor supplie ses guides de lui laisser son ami, ils sont sourds à ses cris: nous le connaissons, lui disent ces cruels, c'est le petit Fritz; il a été élevé parmi nous, il est bien juste qu'il quitte sa maudite soutane de moine pour revenir à son premier métier.

Victor frémit à son tour, et sent l'indignation succéder à l'amitié qu'il portait déjà à l'inconnu; mais celui-ci le supplie, en versant des larmes, de ne pas le juger sans l'avoir entendu. On les sépare enfin, et Victor est resté seul avec ses gardes, qui semblent avoir pour lui, et sans le connaître, une sorte de considération; tant il est vrai que le courage et la fierté en imposent toujours aux hommes les plus téméraires.

Au bout d'une heure d'attente, un des capitaines de Roger se présente; c'est Dragowik, un des chefs qui avaient attaqué le château de Fritzierne. Dragowik reconnaît Victor, et roule ses yeux pleins de rage et d'espoir de la vengeance: C'est toi, dit-il à l'amant de Clémence, c'est toi, jeune insensé; quel heureux hasard t'a fait tomber dans nos mains? tu viens donc t'offrir toi-même en holocauste aux mânes plaintifs de nos camarades que tu as fait égorger ou brûler? je ne sais qui retient ma colère, à ton aspect! Je devrais....

Dragowik, furieux, soulève son énorme massue; il est prêt à en écraser Victor, mais ceux qui le gardent arrêtent le bras du géant: Victor lui dit, avec l'accent du mépris: Lâche! il est bien digne de toi d'insulter ton ennemi désarmé! si je disais un mot, tu rentrerais dans la poussière, et Roger lui-même prendrait soin de ma vengeance; mais tu es trop vil à mes yeux pour que je m'abaisse à t'expliquer le motif qui me fait chercher ton capitaine. Qu'on me conduise à l'instant devant lui, et tu vas pâlir en sachant qui je suis.

Dragowik, qui ne se connaît plus, se retire, en disant aux guides de Victor que Roger est prêt à entendre notre héros.

On l'y conduit enfin: après avoir traversé mille détours souterrains, Victor se trouve au pied d'une montagne dans une espèce de plaine où toutes les forces de Roger sont rassemblées. Les mines hideuses et rébarbatives des scélérats qui accourent en foule sur son passage, le font frémir malgré lui: plusieurs d'entr'eux le reconnaissent pour l'avoir vu à l'attaque du château, et l'accablent d'injures: Victor les méprise, et sent se ranimer sa fermeté par l'indignation qu'il éprouve. Il ne sait comment il abordera Roger; mais il est disposé à le traiter avec toute la supériorité que la vertu doit avoir sur le vice. On le lui montre enfin, ce Roger qu'il redoute et desire. Il est assis sur un canon, entouré de brigands comme lui, qui ont l'air de lui faire une cour assidue: Victor pâlit; et Roger, qui le reconnaît, puisque Roger a pensé expirer sous ses coups, fait un geste de surprise en s'écriant: C'est toi, jeune homme!....

victor.

Je veux te parler en particulier.

roger.