Le tournoi fini, les vainqueurs furent conduits à Victor, que Roger pria de les couronner. Notre héros se sentit une répugnance si invincible pour rendre cette espèce d'hommage à des brigands qu'il méprisait, que son père, qui s'en apperçut, fut obligé de se charger lui-même de cet honneur distingué. Le couronnement terminé, la troupe défila dans le même ordre qu'à son arrivée, à la grande satisfaction de Victor, que la vue de tant de scélérats importunait.
Roger, se trouvant seul avec son fils et Fritz, adressa la parole à Victor en ces termes: Eh bien! mon fils, que dis-tu de mes soldats?—Je dis, Roger, que je réclame la parole que tu m'as donnée ce matin, de m'entendre, et de te résoudre aux plus grands sacrifices pour ton bonheur et le mien.—Parle.—Roger, je ne puis te le dissimuler, et il est impossible que tu te le caches à toi-même; après d'ailleurs la fermeté que je t'ai témoignée aujourd'hui, je dois te dire toute la vérité; écoute-moi. Un grand seigneur, qui m'a servi de père, le baron de Fritzierne, à qui je dois tout, a une fille charmante: Clémence était l'objet de tous mes vœux; nous nous aimions dans l'espoir d'être unis un jour; on nous avait élevés pour ce but et dans cet espoir: j'allais l'épouser, j'allais être heureux; le funeste secret de ma naissance se dévoile, on apprend que je suis ton fils! Le nuage du malheur nous enveloppe tous, la barrière du mépris sépare de mon bienfaiteur, de mon amante: on me rejette au loin comme le fils d'un chef de voleurs, et le sang de la vertu ne peut plus s'unir à un sang dont la source se perd dans le crime! Je veux fuir, je veux aller ensevelir ma honte dans le fond des déserts, une voix bienfaisante et protectrice me rappelle. Où vas-tu, malheureux, me crie mon père adoptif? penses-tu que je veuille t'abandonner à l'opprobre qui couvre ta vie entière; reviens dans mes bras, et profite de cette dernière marque de bonté, le seul effort dont je sois capable! Ton père est né avec de grands moyens; il eût été l'homme le plus grand de son siècle, s'il n'en eût fait la honte. Va le trouver; dis-lui que je puis oublier son nom s'il veut en changer; ajoute que je puis tirer le voile de l'oubli sur ses crimes, s'il ne veut plus en commettre de nouveaux. J'ai une terre, je la lui donne; j'ai de la fortune, je la partage avec lui: qu'il abandonne ses vils complices; qu'il fuie une terre qu'il a arrosée du sang de l'innocent; qu'il vienne, en un mot, vivre dans la retraite, ignoré, soustrait à la justice des hommes, qui tôt ou tard va l'atteindre; enfin qu'il ne soit plus Roger, et je te donne ma fille, et tu deviens mon héritier; mais s'il s'oppose à ton bonheur, au sien; s'il refuse mes bienfaits, fuis loin de moi, va traîner ta triste existence loin de ton bienfaiteur, loin de ton amante; ni l'un ni l'autre ne peuvent respirer l'air que respire le fils de Roger, si Roger s'obstine à vivre au milieu des forfaits dont lui et ses complices attristent tous les jours ma patrie!... Voilà, Roger, voilà ce que m'a dit le plus généreux des hommes, voilà la loi qu'il m'a imposée, et c'est le motif qui m'a fait chercher ta présence. Parle à ton tour, Roger, parle.... Te sens-tu la vertu nécessaire pour quitter le vil métier que tu professes, pour faire le bonheur de ton fils, et assurer le repos de tes vieux jours? J'attends ta réponse pour te serrer dans mes bras, ou pour te fuir à jamais.
Roger parut un moment interdit: cette proposition, à laquelle il ne s'attendait pas, faite avec véhémence par un fils qu'il adorait, le déconcerta pendant quelques instans; il eut l'air de se recueillir; mais bientôt il reprit sa fermeté, et dit à Victor avec un sourire ironique: Voilà bien, mon fils, la proposition inconsidérée d'un jeune étourdi, et les beaux sentimens d'un vieillard radoteur! Qui lui a dit, à ce vieillard insensé, que mon état fût plus vil que l'état qu'il a fait toute sa vie, celui de général d'armée? Qui t'a dit, à toi, que mon nom te déshonore, que je suis un chef de brigands, un scélérat qui répand le sang innocent? Pourquoi traites-tu mes camarades d'armes de voleurs et de misérables? Tu viens de les voir! demande à ton Fritzierne s'il a vu dans la Misnie, dans la Moldavie, dans toute l'Allemagne, des troupes mieux tenues, plus soumises et mieux disciplinées. Connaît-il nos principes, nos institutions? Les connais-tu, toi-même? Savez-vous tous deux que je fais trembler les souverains de l'Europe, et qu'un souverain n'est, comme moi, qu'un chef adroit qui gouverne par la force et par la terreur, qui prend le bien d'autrui à main armée, qui s'enrichit, dans son inaction, aux dépens de l'homme qui travaille pour le faire vivre, qui s'arroge le droit de vie et de mort sur ses sujets, qui dépouille ses voisins, et qui ne fait tout cela que parce qu'il a des troupes, de l'argent, des armes et du caractère? Que fais-je, moi? J'ai des troupes, de l'argent, des armes, du caractère, et je fais ce que fait un roi, un général d'armée: je prends le superflu de celui qui a trop, je mets à contribution les villages où je passe, les villes même, si j'ai la force de m'en emparer. Mon empire n'est point stable, il est vrai; mais il n'en est pas moins réel; j'ai des soldats et des courtisans; je les flatte sous le titre d'égal, de mon camarade d'armes, et mon empire sur eux est plus certain; ils sont plus heureux avec moi que les sujets des vastes empires de l'Europe ne le sont sous leurs souverains; ils se croient libres, et mes égaux: j'avoue qu'ils ne le sont point réellement, et je te dois cet aveu pour justifier l'ambition qui dévore mon cœur; il me suffit, il leur suffit à eux-mêmes qu'ils prennent l'apparence pour la réalité. Tu les traites de brigands! Leurs mœurs, mon fils, sont plus pures, plus austères que celles des citoyens d'une grande ville; tu en jugeras, lorsque je te ferai part des statuts que je fais observer dans ma troupe. Aucun d'eux ne sait ce que c'est que de dévaliser un passant; nous n'en voulons point au paisible voyageur qui porte sur lui son bagage et sa petite fortune; mais le riche insolent, le noble altier et couvert d'or, les peuplades entières, les petits despotes des petites cités, voilà les gens avec qui nous aimons à partager. Que fait un général d'armée, par exemple, qui porte le fer et la flamme chez des peuples paisibles, pour des intérêts que ceux-ci ne peuvent ou ne veulent pas connaître? Il pille, il tue, il incendie des villes entières: sa présence est comme le torrent dévastateur qui roule du sommet du rocher pour déraciner les arbres et entraîner dans son cours destructeur, les chaumières de la prairie. Par-tout il lui faut de l'argent, et cela dans deux heures, ou dans vingt-quatre heures au plus; par-tout le sang et le feu signalent son passage.... Eh bien! l'état militaire, cet état spoliateur et meurtrier, est pourtant noble, grand, sublime aux yeux du monde, vous ne craignez pas de le professer, de le donner à vos enfans, et vous ceignez de lauriers le front du vainqueur, sans penser aux meurtres et aux pillages qui ont cimenté sa victoire!.... Le général d'armée, le souverain qui opprime ses sujets, mon fils, font en grand ce que je fais en petit, et d'une manière moins cruelle, moins vexatoire qu'eux. Je me crois, non-seulement leur égal en puissance, mais encore plus généreux qu'eux en procédés; et dès l'instant que mon opinion est ainsi formée, ma conscience est en repos. Ils règnent sur des millions d'hommes; moi, je n'en ai que douze cents sous mes ordres; mais ils me regardent tous comme leur père, et je les aime comme mes enfans. À présent, tu me proposes de les abandonner lâchement, pour vivre dans l'obscurité, dans l'inaction, comme l'homme que la nature a formé sans moyens, sans courage, sans caractère! Insensé! tu me connais bien peu, pour me croire lâche et égoïste à ce point. Mais, me dis-tu, la justice peut t'atteindre? qu'appelles-tu justice? dis donc la force, et je serai de ton avis. Oui, je puis succomber sous le nombre, et je croirai alors mourir pu champ d'honneur. C'est un général tué sur le champ de bataille, c'est un roi détrôné et immolé par un usurpateur. Mais je serai regardé, après ma mort, comme un brigand audacieux? L'homme qui ne réussit point, a toujours tort; celui qu'on sacrifie eut toujours des vices ou des faiblesses; ses ennemis, ses assassins ont intérêt à le noircir aux yeux de la postérité; mais l'homme qui sait juger et comparer, se dira toujours: Si l'infortuné avait triomphé, on l'aurait traité de grand homme... Eh! que m'importe, d'ailleurs, le jugement de mon siècle et de la postérité? Mon siècle et la postérité sont dans les générations des hommes; ils vivent tous pour eux, je vis pour moi; je jouis de ma propre estime, parce que je connais la force de mon ame, la pureté de mes intentions, et je n'attends point mon bonheur de l'estime d'un monde que je n'estime pas moi-même, quand je pense qu'il a plus de vices encore que moi. Je me résume donc, mon cher Victor; je ne puis céder à tes vœux. Mes trésors, ma vie même, j'aurais pu te les donner; le sort de mes camarades, leur bonheur, leur amour, tout cela n'est pas à moi, je ne puis en disposer. Ton baron est assez vain pour croire que l'alliance de Roger ne peut l'honorer! Si le sort des armes me jetait demain une couronne sur la tête, il ne balancerait plus. Que serais-je alors à ses yeux? toujours Roger, n'est-ce pas? Non, je serais un grand homme, un grand conquérant. Voilà ma réponse, mon fils, elle t'afflige; mais si je méprise les préjugés de ton Fritzierne, j'ai pitié des tiens, et j'espère les détruire en te faisant mieux connaître et moi, et mes amis.
Qu'on juge de l'effet que produisit sur le jeune Victor cette harangue pleine de hauteur et de sophismes. Dès ce moment, il perdit tout espoir, et sentit que la raison elle-même, si elle habitait la terre, ne pourrait changer le cœur dur, ambitieux et féroce de cet homme qui avait blanchi dans le crime. Que peut dire Victor? Roger a réponse à tout: il croit que son fils doit se trouver honoré de lui appartenir: il s'imagine valoir les plus grands potentats, les plus fameux guerriers! Impossible de lui prouver la bassesse de son état, le mépris qui le poursuit, la honte de l'échafaud qui l'attend. Il prendra les coups du sort comme un roi détrôné! Quel orgueil! quel aveuglement! Eh quoi! le scélérat a donc aussi sa conscience, ses principes, sa philosophie et sa propre estime? Non, cela ne se peut pas, ou la nature a formé cette classe d'hommes d'une argile différente de la nôtre, ou ils sont faits autrement que nous; et leur tête, leurs organes, leurs sens sont autrement organisés que ceux des honnêtes gens.
Ô Victor! es-tu bien le fils de cet homme à qui tu ressembles si peu? est-ce bien le même sang qui coule dans tes veines?..... Mystères de la formation de l'homme, principes de vie, d'ame et de sentimens, que vous êtes étendus, profonds, incommensurables, et que vous êtes étonnans dans vos successions et dans vos déviations!.....
CHAPITRE IV.
FÊTE NOCTURNE, ABUS DE TOUT.
Victor, après la réponse de Roger, se lève, et ne peut que lui dire: Adieu, Roger! j'espérais que ton cœur serait plus sensible au désespoir d'un fils; adieu!....
Roger l'arrête: Où vas-tu, Victor? Tu veux déjà te séparer de moi! Ah! tu ne me connais pas; tu ne sais pas pourquoi je fais briller tant de fierté, qui, à tes yeux, passe pour de l'orgueil! Victor, tu dois prendre le temps, avant de nous juger, d'étudier nos mœurs, de connaître nos loix, et d'apprécier notre conduite. Non, mon fils, non, je ne te laisserai point partir si-tôt; j'avoue même que si tu veux te soustraire à mes embrassemens, j'y mettrai de la rigueur, et que tout accès sera fermé pour toi.—Quoi! vous voulez me retenir par la force?....—Non, toujours; je ne veux point disposer de ta liberté, ni contraindre tes faux principes; tu partiras, tu iras.... où tu voudras; mais dans quelques jours, mais lorsque j'aurai eu le temps de te faire bien connaître les gens que tu méprises, ton père lui-même, que tu crains de nommer de ce doux nom. Victor, tu es encore un enfant; tout imbu des préjugés avec lesquels on a égaré ta jeunesse, tu ne vois pas par tes propres yeux, tu vois comme le monde que tu as connu, comme cet orgueilleux baron qui t'a élevé; tu as pris sa fausse philosophie, tu te crois un sage, et tu n'es qu'un insensé comme lui; tu juges sans savoir; tu blâmes, tu loues, tu condamnes, tu applaudis, tu méprises, tu estimes, sans cause comme sans raison. Tu me parais instruit, tu as même de l'esprit, du goût du jugement. Sais-tu, Victor, ce qui a fondé les sociétés? l'espoir du bonheur, et l'assurance de la propriété dans les gouvernés; sais-tu ce qui a détruit ces sociétés? la tyrannie des gouvernans. Dans ces contrées, par exemple, où le despotisme d'un seul pèse sur des millions d'individus, où des petits tyrans subalternes abusent du droit féodal, oppriment en cent manières les vassaux qui leur sont soumis, une poignée d'hommes, fiers, nés pour être libres, pour devenir les égaux des potentats, qu'ils brûlent de renverser de leur trône, des hommes enfin assez pénétrés du sentiment de leur dignité, pour ne pas vouloir ramper, assez courageux pour entreprendre, ont secoué le joug de fer qui écrasait leur tête, et se sont réunis en société sous le titre naturel et sublime d'indépendans. Je ne te cacherai pas que plusieurs d'entre eux avaient eu une jeunesse fougueuse et peu vertueuse; que moi-même, poussé avec ardeur vers le vice qui me paraissait plus attrayant que la vertu, j'avais bien des torts à me reprocher: quoi qu'il en soit, mon ami, ces hommes ardens, audacieux, m'ont choisi pour leur chef et pour leur premier ami. Dès ce moment j'ai formé le projet de les rendre meilleurs, de les soumettre à des loix, à des statuts, à des convenances sociales, et j'y suis parvenu. Rien de beau, mon fils, comme les loix qui régissent les indépendans! Leur premier principe est d'écraser les forts, et de ménager les faibles: les châteaux, nous les démolissons; les chaumières, nous les respectons; le vertueux agriculteur peut même compter sur nos secours, sur notre bourse; mais le riche égoïste, le grand, superbe et insolent, doivent tomber sous nos coups; ils rompent l'équilibre de la nature; ils pompent, ils épuisent tous les sucs nourriciers qui doivent alimenter les membres les plus obscurs de la grande société. Ils ressemblent à ces branches parasites qui nuisent à l'arbre, et qu'il faut couper et jeter au feu. Les grands seuls écrasent la terre, et nous avons secoué le joug des grands, est-ce un crime?.... Les riches ont plus que le pauvre, et nous prenons aux riches pour secourir le pauvre, est-ce un mal? Les puissans abusent de leur pouvoir, nous leur retirons ce pouvoir fatal de nuire, est-ce-là nuire à l'humanité? Quand nous avons attaqué ton Fritzierne, ce n'était pas à toi que nous en voulions, ce n'était pas ses gens, ses serviteurs, ses malheureux vassaux que nous brûlions d'exterminer; c'était sur lui seul que nous dirigions nos coups. Ses grandes richesses, nous voulions en prendre une partie, et donner l'autre, suivant notre coutume, aux infortunés qu'il a faits. Son château, nos voulions l'abattre: ne vois-tu pas que ses tours orgueilleuses rompent la belle uniformité des plaines et des prairies; il fallait les réduire à la hauteur des chaumières sur lesquelles elles dominent, et qu'elles privent de la bénigne influence des vents et du soleil... Voilà nos principes et notre philosophie. Ici, nous ne connaissons point de maîtres ni de titres fastueux, nous sommes tous nos égaux dans le repos des armes; nous ne connaissons de rang que lorsque nos travaux bienfaisans nous forcent à suivre les statuts que nous avons faits nous-mêmes. Chacun de nous est chéri comme un camarade; chacun de nous, s'il meurt, est regretté comme un frère. Tu vas en avoir un exemple touchant. Le brave Sermonek, notre ami à tous, a perdu la vie, à mes côtés, dans les murs de ton insolent palais, nous avons eu le bonheur de remporter les corps de plusieurs de nos malheureux compagnons tués à cette affaire. Eh bien! un cénotaphe simple, mais digne de ces dépouilles respectables, vient de leur être érigé; c'est ce soir même que nous jetons des fleurs sur leur tombe; suis-moi, Victor, sois témoin de cette auguste cérémonie! Viens voir couler des larmes vraies, viens entendre des sanglots touchans, et dis-moi, après avoir assisté à ce triste spectacle, s'ils sont des brigands ceux chez qui l'on trouve tant d'amitié, tant de reconnaissance. La nuit commence à répandre ses voiles sur toute la nature; viens, Victor, nous nous retrouverons seuls ensuite, et nous parlerons encore sur la demande indiscrète que tu es venu me faire. Suis-moi donc, mon fils, et laisse-toi entraîner, sans systêmes, sans préjugés, à tout l'excès de ta sensibilité; je te préviens que nous allons la mettre à l'épreuve.