Victor étourdi d'une doctrine si singulière, si neuve pour lui, n'a pas la force de répondre; il est d'ailleurs curieux de se convaincre entièrement de la scélératesse de Roger et de ses compagnons; il se laisse guider par la main jusqu'au lieu où le spectacle le plus bizarre va frapper ses regards étonnés. Essayons de tracer à nos lecteurs le tableau singulier qui s'offre à sa vue.
La nuit était déjà épaisse quand Roger, Victor et Fritz arrivèrent à l'endroit indiqué: il tombait même une pluie assez forte, qui ajoutait au pittoresque de la scène.
Roger, pour asseoir son camp dans les vastes forêts de la Bohême, avait choisi une espèce de vallée couverte d'arbres, de collines, et sur-tout percée par des grottes qui communiquaient à de vastes souterrains: ce lieu avait jadis vu s'élever dans son sein une superbe forteresse qui défendait ces vastes contrées, et dont les souterrains allaient se perdre jusqu'au pied du mont des Géants. Les suites de la guerre et les ravages du temps avaient détruit cette forteresse, dont il ne restait plus que quelques fortifications. Le Val-Noir, c'est ainsi qu'on nommait ce site ténébreux, était circonscrit dans une chaîne de montagnes presqu'à pic, et d'où s'échappaient des torrens, qui, roulant avec fracas dans les routes tortueuses du Val-Noir, allaient grossir les eaux des fleuves voisins. Les arbres qui couvraient en grande quantité la vallée, étaient l'asyle nocturne des chouettes, des hiboux, de tous les oiseaux sinistres; les bêtes fauves se réfugiaient aussi dans les énormes cavités des rochers; tout en un mot, dans ce lieu sinistre, inspirait l'horreur, l'effroi et l'admiration pour les sublimes ouvrages de la nature.
Au milieu d'une allée d'arbres touffus, on avait élevé des gradins, sur le sommet desquels s'élevait une espèce de tombeau surchargé d'urnes cinéraires et de lauriers. Le tout recouvert d'étoffes cramoisies surhaussées de larmes noires était couvert par une espèce de dais, de la même étoffe, attaché au haut des arbres, et dont les quatre pentes venaient tomber légèrement en draperie sur les quatre coins du monument. Le myrte, symbole de l'amitié, s'élevait par-tout autour du cénotaphe, et le cyprès, signe du deuil et du regret, semblait croître naturellement auprès des urnes funèbres: des torches et des flambeaux de résine, fixés en grande quantité sur le monument, éclairaient des légendes qu'on y avait fixées de tous côtés. Ici on lisait: ils firent pâlir les despotes! Là on voyait: Leur vertu ne meurt pas toute entière, puisqu'elle reste dans le cœur de leurs compagnons d'armes. De ce côté: Pleurez-les, ils furent les amis de l'humanité. Plus loin: Ils ont humilié les superbes, le pauvre doit les bénir.
Enfin par-tout mille inscriptions placées, semblaient faites pour d'autres gens, pour de véritables bienfaiteurs de l'humanité. Victor avait peine à contenir son indignation; mais elle redoubla quand il vit commencer la cérémonie.
Tous les indépendans marchant deux à deux, leurs armes renversées et couvertes d'étoffes noires, arrivèrent lentement, portant chacun un flambeau et une branche de myrte. Quelques femmes parurent ensuite avec des enfans (sans doute les femmes et les enfans de ces brigands); leur voix rauque et discordante psalmodiait une espèce de chant funèbre dont le refrain était:
Nous, les héritiers de leur gloire,
Vivons pour venger leur mémoire.
Ces horribles femmes, presque toutes ivres de liqueurs fortes, avaient les cheveux épars et le regard féroce; elles portaient des cassolettes d'où s'échappaient des fumées d'aromates qui embaumaient l'air. Une musique guerrière, mais sourde et lugubre, terminait le cortége, derrière lequel on remarquait le terrible Dragowik donnant le bras à Roger, que suivaient ses principaux chefs. L'obscurité de la nuit combattue par des milliers de flambeaux, l'horreur d'un site sauvage, la contrariété d'une pluie assez abondante, les chants aigres et sourds des indépendans, tout ajoutait à l'espèce de terreur que devait inspirer à Victor la nouveauté de ce spectacle.
La troupe s'étant rangée autour du cénotaphe, Roger, Dragowik, Alenditz, et Morneck montèrent au tombeau. Là, Roger, debout, prononça d'une voix forte, et souvent avec l'émotion de la douleur, l'oraison funèbre qu'on va lire.
«Camarades et amis,