»Qu'elle est triste, qu'elle est lugubre cette soirée qui nous rassemble! qu'ils sont amers les pleurs que nous avons à verser! qu'il est douloureux l'aspect de ce tombeau qui renferme les reliques sanglantes d'une foule de héros que naguère nous serrions dans nos bras, qui partageaient notre gloire comme nos dangers! Eh quoi! ils ne sont donc plus, ces hommes généreux qui ont péri pour nous, pour la cause de l'humanité! C'est dans la tombe que se sont évanouis leurs hauts faits, leurs vertus, tout ce qui caractérise l'homme fait pour être distingué de l'homme par un grand courage, par un grand caractère! C'est en voulant humilier l'orgueil des grands de la terre, qu'ils sont tombés sous les coups de ces grands, vils et méprisables; c'est en vous faisant un rempart de leurs corps, qu'ils ont saisi la mort prête à vous frapper tous. Indépendans! connaissez-vous les héros que vous pleurez? connaissez-vous les pertes que vous avez faites? Là, reposent Droik, l'invincible; Golos, l'incorruptible; Wetler, le généreux; Sptizlan, le magnanime; les vertueux Fallax, Grandhon, Birtis, Feller, et tant d'autres, dont vous admiriez la valeur, dont le titre d'amis vous honorait tous; les uns, appelés au noble état que nous professons, par la lecture des plus grands philosophes, avaient quitté patrie, honneurs, richesses, famille, pour suivre la bannière des indépendans; les autres élevée dès leur tendre jeunesse, dans notre sein, avaient pris nos principes, et suivi notre exemple, comme l'enfant à qui le lait maternel donne la force, la vigueur et la santé qui conduisent l'homme à l'âge le plus avancé. Tous avaient senti que le véritable honneur sur la terre, que la seule gloire digne de l'ami des mœurs et des hommes, consiste à combattre les puissans, à dépouiller le riche insolent, à punir l'exacteur, le tyran, le despote, depuis la tête couronnée jusqu'au chef dur et barbare d'une simple famille; le tout pour consoler l'opprimé, soutenir le faible, encourager le timide, et venger les droits de la nature, outragée par les droits injustes et tyranniques que l'homme s'arroge sur l'homme, tout fier de ses grands titres ou de son immense fortune. Tel est le but louable de notre sainte institution; telles sont les vertus que nos malheureux camarades ont professées; tels sont en un mot, l'exemple et la leçon qu'ils nous laissent.

»Parmi tant de noms glorieux que je vous ai cités, estimables indépendans, aurais-je oublié de vous rappeler celui du grand Sermonek, de cet intrépide vainqueur des plus grands seigneurs châtelains! Ah! cet oubli ne vient point de mon cœur; il ne naît que de l'embarras où je suis de vous parler séparément de tous les grands hommes dont nous pleurons aujourd'hui le trépas. Moi, je ne planterais pas quelques cyprès sur la tombe de Sermonek qui fut mon ami, mon vengeur, à qui j'ai dû trois fois la vie! Ah! ne m'accuse point d'ingratitude, ombre chère et plaintive; ton nom, ta vie, et tes exploits seront sans cesse présens à ma mémoire, comme le souvenir de ta tendre amitié restera à jamais gravé dans mon cœur. Oui, je te vois encore attaquer le château-fort de cet odieux comte de Mirleski; je te vois lui plonger un poignard dans le sein, et nous apporter sa tête sanglante. Tu fis un acte de justice: cet homme opprimait sa province, et ses grands biens ne pouvaient satisfaire encore sa vile cupidité et sa basse avarice. C'est toi qui sus attaquer à propos, dans un défilé, ce favori de l'empereur, ce ministre oppresseur, ce maréchal de Wirtemberg: tu vengeas ton pays; ce scélérat en était l'horreur et l'effroi. Rappellerai-je ce courage intrépide qui te fit massacrer, à toi seul, toute la famille du baron d'Erlach dans ses possessions d'Hongrie? Pas un enfant, à la mamelle même, n'échappa à ta juste fureur; les innocentes créatures auraient sucé avec le lait, les vices de leur parent; ils eussent été, comme lui, les persécuteurs du pauvre, les oppresseurs des timides vassaux. On ne peut rien ajouter à ces exploits brillans, quand on t'a vu brûler, en un jour, trois villages qui avaient eu la bassesse de nous combattre, pour arrêter notre glaive prêt à frapper leur criminel seigneur. Ô Sermoneck! que de services tu as rendus à l'humanité plaintive et gémissante sous le joug des puissans! Si la mort t'a frappé, elle n'a pu te rencontrer que sur la brêche; c'est toujours là qu'elle attend les hommes comme toi. Que ton ombre se promène aujourd'hui au milieu de tes amis; qu'elle entende leurs regrets; qu'elle soit témoin de leurs larmes amères, et elle se dira: J'ai fait le bien; j'en suis assez récompensée par le souvenir de mes généreux compagnons, de tous ceux qui me furent chers; et la tombe n'est pour le héros, que le passage rapide de la mort à l'immortalité.

»Indépendans! que ne peuvent-ils être tous ici, ces gens du monde qui vous jugent, non par ce que vous êtes, mais par ce qu'ils vous font être! Que ne sont-ils témoins de la pureté de vos mœurs, ces grands de la terre qui vous insultent et vous poursuivent, parce qu'ils sont heureux! Ils pâlissent déjà à votre nom seul, ils rougiraient de honte en voyant vos vertus surpasser les leurs; ils se diraient: Voilà vraiment les amis des infortunés, voilà les vrais vengeurs des droits de la nature! ils ont pour tout bien le sentiment de leur indépendance, et la tranquillité de leur conscience; nous avons contre nous nos titres fastueux, notre luxe insultant, nos oppressions envers nos inférieurs; ils doivent nous combattre, nous sommes leurs ennemis, nous sommes les ennemis de tous ceux qui pensent, et qui nous détestent.

»Telle est, indépendans, la supériorité que vos vertus doivent vous donner sur ces monstres; tel est le noble orgueil qui doit vous embraser à la vue de ce tombeau qui renferme ces victimes de leur rage, vos amis, vos compagnons d'armes. Jurez de les venger, indépendans! jurez de poursuivre par-tout les tyrans de la société, quelque éclatante que soit la pourpre qui les couvre, et prononcez, après moi, le serment terrible que vous impose l'amour de l'ordre, des mœurs et de l'humanité.

»Celui qui possède plus de biens qu'il ne lui en faut pour son existence, et qui laisse mourir de faim à sa porte l'indigent timide qu'il a dépouillé, doit mourir.

tous les indépendans ensemble.

»Il doit mourir!

roger.

»Qu'il périsse, celui qui se fait un jeu des larmes du malheur, et tourmente par ses passions une tendre épouse, des enfans sans défense, ou des serviteurs à qui il doit l'exemple des vertus!

les indépendans.