»Qu'on juge de mes cris, de mes gémissemens! Je vois mon père devant moi; mais dans quel état, grand Dieu! Le seul secours qu'on lui porte, c'est de soutenir sa tête décolorée, et je vois clairement que les gens qui nous enlèvent ont sur nous quelques projets infâmes. Je les questionne, ils ne me répondent point; je veux briser mes liens, je mords, j'égratigne; ils se mettent à rire aux éclats. Le petit espiègle, disent-ils! il sera excellent pour ce que nous en voulons faire!
»Enfin notre escorte nous fait traverser un souterrain, et nous arrivons ici, dans ce lieu même où je vous parle, mon cher Victor; c'est assez vous dire que les scélérats qui nous entraînaient étaient des gens de Roger.... Vous frémissez! je vois que mon récit vous touche jusqu'aux larmes.... Je l'abrégerai pour épargner votre sensibilité; mais écoutez ce qui me reste à vous dire, vous allez me voir au comble du malheur!
»À peine arrivé ici, on me sépare de mon père, malgré mes cris et mes prières.... Je suis bientôt livré à un vieux brigand, qui me déclare que, si je ne suis pas les instructions qu'il a ordre de le donner, je recevrai, trois fois par jour, trente coups de plat de sabre. Ces instructions consistent à faire de moi un apprentif voleur. Je refuse, et je suis livré pendant plusieurs jours de suite, au cruel supplice dont on m'a menacé; je le supporte avec courage; mais enfin je forme un projet assez adroit pour un enfant de mon âge. Qu'on me mène au capitaine, dis-je à mon bourreau, ce n'est qu'à lui seul que je puis céder.
»On me conduit à Roger; je lui promets la plus grande docilité à ses ordres, s'il me permet de revoir mon père, dont je sais qu'on prend soin. Roger me permet cette satisfaction, et je cours au lieu qu'on appelle ici l'infirmerie, où je retrouve mon père infortuné qui, à ma vue, verse un torrent de larmes. On avait eu soin de sa santé; ses plaies, qui n'étaient point dangereuses, étaient fermées. Il était presque convalescent. Notre entrevue fut bien triste, hélas! et ce fut la seule que nous eûmes dans ce lieu de terreur! Il n'eut point le temps de me dire la cause de ses malheurs, ni le nom de son assassin; nous ne pûmes nous entretenir que de la cruelle position dans laquelle nous nous trouvions tous deux. Je me rappellerai toute ma vie les excellens conseils que ce tendre et vertueux père me donna: Mon cher fils, me dit-il, la piété filiale t'a fait promettre à ces brigands de seconder leurs forfaits; garde-toi de tenir cette promesse coupable; tout serment basé sur le crime est nul; meurs plutôt, s'il le faut, mais meurs vertueux. Je ne sais quels desseins ces monstres ont sur moi; sans doute ils veulent m'associer aussi à leurs crimes: mon fils, tu me verras me percer moi-même d'un fer homicide avant de céder à ces barbares, et tu suivras mon exemple; n'est-ce pas, Fritz, que tu imiteras ton père, et que tu sauras mourir?
»Je le lui promis en pleurant, et l'on vint nous séparer.... Je ne puis vous dire combien il me fallut essuyer de traitemens durs pour résister aux sollicitations des indépendans, qui voulaient m'emmener avec eux dans leurs expéditions, et me faire jouer le rôle d'observateur, rôle que mon âge et mon innocence auraient pu rendre funeste aux paisibles propriétaires ou voyageurs que j'aurais trahis. Je sus résister enfin, jusqu'à une époque terrible qui me sépara pour jamais de mon malheureux père.
»Comme il était parfaitement rétabli, les indépendans l'entraînèrent un soir au fond de leurs plus obscurs souterrains, pour résister, disaient-ils, aux troupes de l'empereur qui cherchaient à les cerner. Roger lui-même, qui s'était fait accompagner par un certain baron de Fritzierne, que le sort avait fait tomber entre ses mains, courut les plus grands dangers dans cette affaire; mais il s'échappa, lui; et mon pauvre père ne fut pas si heureux. Circonscrit par une troupe de soldats, il fut pris, lui douzième, et conduit au commandant qui l'interrogea: mon père raconta ses malheurs, il ne fut pas écouté; il protesta de son innocence, on ne le crut point.... Mon père, hélas! n'avait ni un état, ni un nom connu, ni des protections. On l'avait pris, en quelque façon, les armes à la main, au milieu d'une troupe de scélérats: vous savez avec quelle promptitude on examine et l'on juge en Allemagne.... L'infortuné fut envoyé, avec ses onze brigands, dans la grande forteresse de Prague, comme esclave de galère[5]!.... Il y gémit encore mon cher Victor, il y gémit; et je n'ai pu saisir qu'une seule fois l'occasion d'essuyer ses larmes!....
»Je ne vous dirai point ce que je souffris quand j'appris le malheur arrivé mon père! Je suppliai Roger de me rendre ma liberté, il ne le voulut point; mais il me promit d'adoucir mes regrets, en adoucissant mon sort, et sur-tout en me laissant maître de mes actions. Il tint parole. Roger, dans ce temps là, avait un fond de chagrin; on l'attribuait à la mort précipitée d'une femme qu'il adorait, dont il avait un fils, qu'une femme, nommée, je crois, madame Germain, venait de lui enlever. Ses propres malheurs l'avaient rendu plus sensible à ceux des autres. Il me donna, près de lui, la fonction d'avoir soin de ses armes, et ne souffrit pas qu'on m'engageât dans aucune affaire dont ma conscience pût s'offenser. Je voyageai ainsi avec lui dans toute l'Allemagne, où, depuis ses malheurs, il conduisit ses gens; et, à l'exception de la liberté que je ne pus obtenir, je n'eus que lieu de me louer de ses procédés à mon égard. Cependant nous étions revenus dans ces forêts, et j'avais toujours la crainte d'être pris avec ces brigands, et de subir la peine qu'on avait imposée, avec tant d'injustice, à mon père. Je connaissais le grand caractère de Roger; je savais qu'il était homme à me laisser aller sur ma parole d'honneur de revenir près de lui. Je hasardai un jour de lui faire encore une prière, qu'il avait déjà repoussée bien des fois. Roger, lui dis-je, je ne puis plus supporter la vie si tu me refuses aujourd'hui la permission d'aller passer un jour à Prague. Je te promets, sur mon honneur, de revenir; mais, si je n'obtiens toi cette faveur, je te jure que je suis capable d'attenter à mes jours.
»Roger me fait mille objections que je détruis, et consent enfin à me laisser partir; mais il ne me donne que trois jours pour ce voyage, et veut que je sois accompagné par deux de ses gens qui répondront de moi, me suivront par-tout et me ramèneront au camp des indépendans. Ne pouvant faire autrement, j'accepte les odieux compagnons qu'il me donne, et nous partons tous les trois. Je ne vous dirai point, cher Victor, avec quelle joie, mêlée de douleur, je vis s'élever, devant moi, les hautes tours de la ville de Prague. Je volai, plutôt que je ne marchai vers la grande forteresse, où je demandai le prisonnier qui m'était si cher. Il se présenta; mais dans quel état, ô ciel! Mon père, faible, sans force comme sans couleur, était chargé de chaînes qui laissaient néanmoins encore trop de liberté à ses mains; car on l'employait, ainsi que tous les autres esclaves de galère, aux ouvrages les plus vils et les plus durs. L'infortuné me reconnut à peine, tant ses malheurs avaient altéré sa mémoire et sa vue. Je ne vous peindrai point cette entrevue douloureuse ensemble et délicieuse. Vous devinez sans doute tout ce que nous éprouvâmes. Il fallut cependant nous quitter; les deux Argus, que m'avait donnés Roger, ne me quittaient pas plus que leur ombre. Mon père, désespéré de la cruelle position où je me trouvais, me donna une poudre narcotique, qu'il composait et vendait pour ajouter quelques creutzers à ceux que la maison lui donnait pour exister: il me conseilla de m'en servir pour me soustraire, s'il était possible, à mes surveillans: Va, mon fils, me dit-il, et si tu recouvres ta liberté, travaille à la faire rendre aussi à ton père innocent, victime du hasard et des jugemens précipités des hommes! Je le serrai dans mes bras, et nous nous séparâmes.
»De retour avec mes guides, je ne trouvai, pendant la route, aucune occasion d'employer la poudre bienfaisante que mon père m'avait donnée; ce ne fut que dans cette forêt même, au pied d'une colline, que je pus m'en servir. Mes deux brigands, fatigués, proposèrent de s'asseoir un moment, avant de rentrer au camp, et de se rafraîchir. Heureusement pour moi, je m'étais emparé de la gourde pleine de rhum; j'y jetai adroitement la poudre en question, et j'eus bientôt le plaisir de voir mes guides céder au plus profond sommeil.... Plein de reconnaissance envers l'Être suprême, j'allais courir toute la forêt pour me sauver; mais je réfléchis que je pourrais bien y rencontrer d'autres compagnons de Roger: le ciel m'inspira. Sur le haut de la colline était un hermitage, dont le vertueux propriétaire n'existait plus depuis quelques jours; j'y entrai, je m'emparai des habits de l'anachorète, et me flattai, sous ce déguisement, de pouvoir échapper à la surveillance de la troupe des indépendans; mais, hélas! vain espoir! Au moment où je me propose de fuir, je vous vois, vous m'intéressez, je vous accorde l'hospitalité, et tous deux nous tombons entre les mains de ceux que j'avais tant d'intérêt d'éviter.... Voilà, cher Victor, le court récit de mes malheurs; je vous les ai tracés pour raffermir votre courage, et consoler votre vertu humiliée d'une naissance qui fait votre infortune. Ô Victor! malgré l'innocence de mon père, il est dans les fers, et la honte de son état n'en rejaillit pas moins sur moi aux yeux d'un monde injuste et léger! Victor! votre sort est moins à plaindre que le mien: vous pouvez briser tous les liens de la nature, désavouer la source de votre sang; au lieu que je ne puis repousser de mon cœur un père vertueux, et qui n'est malheureux que parce qu'il m'a donné le jour!....».
Le récit de Fritz avait singulièrement ému Victor, qui se rappelait les aventures du baron de Fritzierne. Quand Fritz eut fini de parler, Victor lui dit: Vous n'avez omis, mon cher Fritz, qu'une seule chose, une chose bien essentielle pour vous et pour moi; c'est de me nommer votre père: en grace, ne me laissez pas ignorer....—Est-ce que je ne vous ai pas dit son nom?—Vous l'avez oublié.—Mon père s'appelle Friksy.—Friksy, grand Dieu! embrasse-moi, Fritz, tu vas être heureux! Le baron de Fritzierne, mon bienfaiteur, mon véritable père, avait épousé ta mère, l'infortunée Cécile-Clémence d'Ernesté. Hélas! j'ai occupé ta place chez M. de Fritzierne: c'est toi qu'il a cherché long-temps pour t'adopter; c'est toi qui devais être son fils, l'époux de ma chère Clémence! Ô Fritz! je vais te rendre tous ces biens dont je suis privé pour jamais! Le baron aura assez de crédit pour te rendre ton père qu'il a cru immoler autrefois, et vous serez tous heureux!