Ici Victor raconte sommairement à Fritz ses aventures et celles de M. de Fritzierne: Fritz est vraiment cet enfant que le baron chercha en vain, après qu'il eut percé de coups le premier époux de la mère de Clémence, chez la fermière, où l'avait conduit la femme-de-chambre de son épouse. Quel bonheur pour Victor, de pouvoir rendre cet enfant à son bienfaiteur! Il peut fuir maintenant, Victor; il laisse un consolateur au baron.
Fritz, enchanté de cette découverte, moins pour lui que pour son père, à qui la protection de M. de Fritzierne pouvait être utile, serra Victor contre son cœur, et nos deux amis, après quelques momens encore de l'effusion la plus touchante, essayèrent de goûter quelques momens de repos.
CHAPITRE VI.
VOYAGE EN ENFER.
Le lecteur pense bien que Victor ne dormit point: les pensers les plus douloureux vinrent assiéger son esprit troublé. D'abord la résistance que Roger opposait à ses vœux; l'opiniâtreté de cet homme à vivre dans le crime, ses prétendus principes, ce mélange de grandeur d'ame, de philosophie, d'humanité, avec la cruauté, la fausseté, le brigandage, tout cela étonnait Victor. Né avec un cœur droit, pur et sensible, Victor ne concevait pas comment il pouvait exister des êtres aussi corrompus que son père et ses complices. Massacrer au nom de l'humanité, voler sous le voile spécieux de la justice, commettre tous les crimes, en ne prononçant toujours que le nom de la vertu, telle était la conduite de ces brigands qui osaient prendre le titre d'indépendans! Ô Victor! quel horrible tableau!... Tu le fuiras, Victor, oui, dès que le soleil ramènera la lumière, tu presseras Roger de te laisser partir, et tu iras.... où, Victor? De quel côté iras-tu chercher le bonheur et le repos? Tu ne peux plus rentrer chez ton bienfaiteur: lui-même t'a prescrit la loi de ne jamais le revoir.... Tu lui as dit, à lui et à Clémence, un éternel adieu.... Malheureux Victor! tu perds tout, tout! jusqu'à l'espoir de revoir l'objet de ton amour!.... Mais ce jeune Fritz, comme il va être heureux! tu le renvoies à M. de Fritzierne qui va accumuler sur lui toute la tendresse qu'il t'a retirée: il va remplacer Victor, ce jeune Fritz. Mais ô ciel! y as-tu bien pensé, avant de lui découvrir le secret de sa naissance? as-tu prévu que Fritz verra Clémence, qu'il l'adorera sans doute, car on ne peut la connaître sans l'aimer? Fritz obtiendra peut-être sa main, il deviendra l'époux de Clémence; oui sans doute, et c'est même un juste dédommagement que M. de Fritzierne doit aux mânes de son épouse, aux malheurs de ce jeune homme et à ceux de son père que le baron a causés.... Dieu! quelle cruelle réflexion! On est donc jaloux, même de l'objet qu'on ne peut obtenir!... Victor s'apperçoit que cette passion cruelle entre dans son cœur, il frémit, et veut l'en arracher; impossible! L'idée qu'un autre peut posséder Clémence, l'occupe, le tourmente, et il est sur le point de regretter le service qu'il rend à Fritz.... Mais il est né juste et modeste, Victor; il pense bientôt avec douleur à la bassesse de sa naissance, à l'opprobre dont son nom est environné, et il fait tous ses efforts pour se rendre justice, pour mesurer la distance énorme qui le sépare à jamais de celle qu'il aime. Il ne peut y renoncer; mais il sent qu'il ne la mérite point, et revient peu à peu à la douce pensée, que si quelqu'un après lui, doit être l'époux de Clémence, il est plus convenable, il est plus juste que ce soit le jeune Fritz à qui elle est destinée depuis long-temps, et dont lui, Victor, avait la place dans le château de Fritzierne, et la tendresse que lui devait le baron.... Le voilà un peu plus calme, Victor; mais il n'est pas tranquille dans le camp des indépendans: l'exemple du malheureux Friksy, arrêté au milieu d'eux, et puni, quoique innocent, de leurs forfaits, l'effraie sur les dangers qu'il court lui-même. Il croit voir les troupes de l'empereur l'arracher de l'asyle du crime pour lui en faire subir l'horrible châtiment: et si l'on sait qu'il est le fils de Roger! plus de moyens pour se justifier; plus d'espoir de prouver son innocence! L'idée de la honte et de l'infamie le poursuit; elle a chassé l'amour de son cœur; que dis-je! elle n'a pu effacer cet amour qui doit être éternel; mais elle a su affaiblir la tendresse, le desir et jusqu'à la jalousie. Victor voit naître le jour, et jure qu'il ne le verra pas renaître dans ces lieux funestes. Il éveille son compagnon, son ami Fritz, pour fuir avec lui; mais, hélas! ils doivent bientôt se séparer; Fritz va prendre la route du bonheur, et Victor!.... quel chemin prendra-t-il, où il ne rencontre le regret, la douleur et l'amour, l'amour malheureux qui, par-tout, va consumer son tendre cœur!....
Le soleil a déjà commencé sa course lumineuse, et Victor, ainsi que Fritz, croient être les seuls éveillés dans le camp; mais ils ignorent que le sommeil du crime est moins long que celui de la vertu, même dans les pleurs: tous les indépendans sont debout, un coup de canon les a tous arrachés au repos, et c'est Roger lui-même qui a présidé à ce bruyant appel. Roger entre bientôt dans la grotte de Victor, et veut embrasser son fils; celui-ci le repousse: Roger, lui dit-il, j'en ai vu assez, et je renonce à l'espoir de te rendre à la société dont tu veux être le persécuteur: Roger! je réclame de toi une dernière faveur; ouvre-moi les barrières insurmontables qui retiennent ici mes pas; laisse-moi partir, voilà la seule grace que je puisse te demander, et que j'ose attendre de toi.—Eh quoi! déjà mon fils, tu veux fuir un père qui t'aime?—Qui ne fait rien pour me le prouver.—Aurais-tu la folie de penser encore au projet que tu avais formé de m'arracher à la gloire qui m'appelle, pour vivre avec toi dans le sommeil de la nullité?—Laisse-moi partir?—Je me flattais que mon fils serait digne de moi, et qu'il se ferait un honneur de travailler sous mes yeux à me succéder un jour.—Homme aveugle et barbare! serait-il bien dans ton sein, cet infâme projet de me retenir ici pour m'associer à tes crimes?—Victor, ce ton peu respectueux pourrait lasser ma patience.—Immole-moi plutôt; ou si ton bras refuse d'obéir à ton cœur dénaturé, donne-moi ce fer, et qu'il perce mille fois mon sein, avant que je consente à voir une seconde fois se dérouler ici les voiles de la nuit!—(Roger sourit avec l'air de la pitié.) Victor, ton arrogance excite mon mépris plutôt que mon indignation. As-tu cru m'en imposer? as-tu jugé assez mal Roger, le chef suprême des braves indépendans, pour croire qu'il s'intimiderait des cris d'un enfant? Victor, si tu veux obtenir quelque chose de moi, ce n'est qu'avec le ton de la douceur et du respect. Sache commander à ton orgueil, ou je t'avertis que le mien me prescrira bientôt les moyens de réprimer un audacieux qui m'outrage?
Roger avait prononcé cette espèce de menace avec l'accent du dépit et de la colère: Victor sentit qu'il était en sa puissance, que le noble emportement de la vertu ne pouvait qu'irriter ce caractère altier; Victor ne put que détourner la tête, la cacher dans ses mains inondées de larmes, et s'écrier avec douleur: Hélas! faut-il que je ne rencontre qu'un tyran dans un père!....
Cette exclamation désarma Roger qui prit Victor dans ses bras, et le serra tendrement contre son cœur: Mon fils, lui dit-il, tu t'en iras, si tu veux me fuir; oui, je jure sur mon honneur que je n'arrêterai point tes pas; mais, cruel Victor, laisse-moi donc jouir encore, pendant quelques jours, du bonheur de voir un fils que je chéris de toutes les forces de mon ame? Si tu t'es formé des prétextes pour me détester, je n'ai point de motifs pour te haïr! Je vois bien, sur ton visage, les traits qui forment les miens; c'est bien le feu de mes yeux qui brille dans tes yeux; c'est aussi la fierté de mon front qui décore ton front; mais que ton cœur est différent du mien! il ne te dit rien, ce cœur dur, insensible, corrompu par les préjugés du monde: tu te dis vertueux, et tu abhorres ton père! Je suis vicieux, moi; à tes yeux: je suis le plus criminel des hommes, et cependant j'aime mon fils, je connais les douces étreintes de la nature: lequel de nous deux, Victor, est le plus près de la vertu?....
Victor ne pouvait se soustraire aux touchantes caresses de Roger: celui-ci l'accablait de ses embrassemens, et Victor ne savait plus les repousser: il se remit néanmoins de son trouble pour supplier son père, avec l'accent le plus douloureux, de le laisser partir sur-le-champ, avec son ami Fritz: Je te jure, Roger, ajouta-t-il, que nulle part, je n'oublierai ta tendresse, ni la générosité de tes procédés; tu seras toujours présent à ma mémoire, à mon cœur, et je me dirai sans cesse en pensant à toi: Nul enfant ne possède un père plus tendre; et sans l'injustice du sort qui t'a poussé dans le crime, nul père n'aurait eu un fils plus soumis ni plus respectueux.—Tu viens de dire, Victor, reprit Roger, une haute vérité! Oui, mon ami, c'est le sort, le sort injuste et cruel qui m'a poussé vers l'état que je professe!.... Un court récit de mes aventures va te le prouver, mon cher fils; ah! si j'avais eu le bonheur, comme toi, de rencontrer un bienfaiteur, un instituteur sage, éclairé, qui eût porté ma fougueuse jeunesse au bien, je n'aurais pas éprouvé tant de vicissitudes qui ne m'ont pas permis, par la suite, de choisir entre la haine ou l'estime de mes semblables.—Quel bonheur! vous convenez, mon père, vous convenez enfin que votre état....—Je ne conviens de rien, mon fils; je te dis seulement que si j'avais été autrement dirigé, j'eusse anobli ma profession en la faisant en grand, avec toutes les formes que les gens du monde mettent à l'état militaire; j'eusse été un grand guerrier, au lieu d'être un chef de parti. Quoi qu'il en soit, j'ai réussi pour moi; je suis pur à mes propres yeux; n'ayant pu être grand par des titres fastueux, j'ai humilié les grands de la terre, et j'en ai attaché quelques-uns à mon char de triomphe: exempt de préjugés, attaché par des principes certains, à la seule religion naturelle qui nous apprend à culbuter les autres plutôt que de les laisser nous fouler aux pieds, je n'ai respecté, ni les ministres d'un culte que je ne connais pas, ni les dépositaires d'une autorité à laquelle je n'obéis point, ni même un sexe soi-disant timide, dont je regarde l'empire comme humiliant pour l'homme assez esclave de ses sens pour s'y soumettre. Pour dominer sur tout, il faut renverser tout, réduire les forts, intimider les faibles, et se donner raison par la force, quand on vous la refuse par la douceur: c'est le principe de ceux qui bouleversent les empires, ou qui usurpent les trônes. Oui, mon ami, le chemin de la fortune est comme le taillis épais de nos forêts; pour s'y faire un sentier, il faut couper toutes les branches, tous les arbres même qui s'opposent à notre passage. C'est ce que j'ai fait: toujours heureux, j'ai soumis tous ceux que j'ai osé attaquer: je tiens en ma puissance des grands orgueilleux qui m'insultaient autrefois, et qui me flattent maintenant pour m'arracher un regard de pitié. Viens voir mes prisons, mon fils, viens voir cette tourbe de puissans que j'ai plongés dans la douleur et dans l'opprobre: plusieurs te sont connus de noms; tu les interrogeras, tu verras encore percer leur orgueil et leur brutalité sous le poids des fers dont je les ai chargés. Ce tableau imposant t'apprendra ce que je puis, et tu ne me blâmeras plus de tenir à l'éclat de la gloire et du pouvoir qui m'environne.