»La prière, quand elle part d'un cœur repentant et sincère, est un baume consolateur qui rafraîchit le sang, ranime les forces et raffermit l'esprit; je l'éprouvai, car dès que je me levai, je sentis mes genoux moins faibles, ma raison était revenue, et je n'étais plus livré qu'au trouble qu'excitaient en moi mille réflexions auxquelles ce funeste événement devait donner lieu. En effet, pourquoi cette exécution nocturne, dans ce lieu, revêtue de toutes les formes de la publicité, quoiqu'on ait eu soin d'en éloigner les curieux? Quel crime assez grand avait commis le baron de Walfein? quels ménagemens un gouvernement qui lui était étranger, avait-il eu à garder avec lui, pour lui épargner la honte de subir de jour, aux yeux de la multitude, une mort infamante? Pourquoi, si l'on voulait s'en défaire, l'avoir conduit dans cette place, plutôt que de le faire périr dans sa prison même? En un mot, quelle était cette politique qui enfreignait les loix en paraissant les suivre? Qui pouvait m'éclaircir tous ces doutes? Personne. Je n'avais pas du tout envie d'aller m'informer des motifs qu'on avait eus de se conduire ainsi. Mon malheureux père était mort enfin: son roman venait de finir, tandis que le mien commençait. Jusques-là j'avais couru la même carrière que lui, et le même sort pouvait m'attendre au bout de cette carrière fatale qu'il avait mesurée en entier quand à peine j'y entrais... Qu'allais-je faire? quel parti devais-je prendre? Claire m'attendait; mais j'avais promis à Dieu, aux mânes de mon père, de renoncer à Claire, d'éviter le piége affreux qu'elle tendait à ma jeunesse.... Claire n'était plus à mes yeux que ce qu'elle était en effet, c'est-à-dire, une fille dénaturée, une femme sans probité, sans mœurs et sans délicatesse: je devais la fuir; mais, hélas! quelle ressource me restait-il pour exister? Je ne pouvais plus rentrer chez son père, quelle que soit l'issue de la fuite nocturne de sa fille. Le bon vieillard devait revenir chez lui le lendemain matin: on n'aurait pas le temps de remettre tous les effets à leur place: Claire elle-même pouvait n'y pas consentir. Le plus sûr moyen de tenir le serment que je venais de faire, était de ne plus voir Claire ni son père, de ne plus même rester à Paris.... Mais en étais-je moins suspect aux yeux du père de Claire? Sa fille, en supposant que, ne me voyant pas revenir, elle rentrât chez lui, sa fille elle-même, pour se venger de mon abandon, pouvait m'accuser, me noircir aux yeux du vieillard, et le crime que je n'avais pas commis pouvait m'être imputé. Quel embarras! qu'il en coûte, me disais-je, pour sortir du labyrinthe du crime quand une fois on s'y est engagé!....
»J'avais quitté la place fatale où je venais d'être témoin des derniers momens de mon père, et je marchais au hasard, sans savoir où j'allais, bien décidé cependant à n'aller chercher ni ma voiture, ni Claire, lorsqu'un homme passa dans une calèche: il s'arrête et me dit: Pardon, monsieur; n'est-ce pas vous qui m'avez acheté ce matin cette voiture et ce cheval, sur lesquels vous m'avez donné cinq louis d'arrhes?—Oui, monsieur, répondis-je en balbutiant.—J'allais à votre auberge, me répond le maquignon (je la lui avais en effet indiquée le matin); ne vous voyant pas venir, j'ai pensé que vous pouviez avoir quelque affaire, et qu'il était plus honnête que je me rendisse chez vous: donnez-vous la peine de monter près de moi....
»Nouvel embarras pour moi. Le maquignon me presse de monter dans une voiture que j'ai achetée; que faire? puis-je lui confier mes chagrins, mes nouveaux projets? Je monte, et je me laisse conduire, sans dire un mot, à l'auberge même où j'ai laissé Claire. Je lui parlerai, me dis-je, à cette jeune insensée; oui, je la ferai rentrer dans son devoir, et tous deux nous trouverons les moyens de cacher les préparatifs d'une fuite que je ne veux plus partager.
»Arrivé à l'hôtel garni, je paie le maquignon, qui se retire, et je monte chez Claire, que je trouve livrée à la plus grande inquiétude. Te voilà, mon ami, me dit-elle avec humeur? qu'as-tu donc fait, méchant? Il est deux heures; je commençais à craindre qu'il te fût arrivé quelque accident.—Oui, lui dis-je, il m'en est arrivé un affreux!—Dieu! conte-moi donc....
»J'allais lui retracer la scène horrible dont j'avais été témoin; mais la prudence et la honte me retinrent; je me contentai de lui faire une histoire que je terminai en lui disant que j'avais changé de dessein, que je ne pouvais l'accompagner.
»Qu'on juge du désespoir de cette jeune personne. Après m'avoir dit en pleurant qu'elle m'adorait, elle passa tout-à-coup des pleurs à la colère; elle m'accabla des noms de traître, de parjure; puis elle revint encore aux larmes et aux prières. J'étais ému; mais je lui résistais, et déjà je me flattais de l'emporter, lorsqu'elle s'écria avec le ton du désespoir: Tu me méprises, cruel, tu me détestes; eh bien! prends un poignard, plonge-le dans mon sein, dans ce sein qui porte un gage touchant de notre amour! Tu l'ignorais, parjure, que j'allais devenir mère; ce secret si doux, je me réservais à te le confier lorsque nous aurions été en sûreté, et pour te récompenser de ta constance. Immole l'enfant et la mère, qui ne peuvent exister sans toi, la mère sur-tout, qui te fait le sacrifice de ses parens, de son honneur, de tout ce qu'elle avait de plus cher. Barbare, ramène-moi dans cet état à mon père, à l'époux qu'il veut me donner! tu m'as mise dans la triste situation de rougir aux yeux de tous les hommes!...
»Claire tombe sur un siége, presque évanouie. L'aveu qu'elle vient de me faire dérange tous mes projets, et me rend à ma passion. Je suis père, me dis-je, et j'abandonnerais mon enfant et sa mère! Non, non, Claire est vertueuse, elle m'encouragera à être vertueux; ensemble nous pouvons tenir la promesse que j'ai faite aux mânes de mon père. C'en est fait, m'écriai-je; Claire, viens dans mes bras et partons.
»Claire oublia soudain tout son ressentiment; elle essuya ses larmes, me donna la main, et nous montâmes dans la voiture, derrière laquelle j'eus le soin d'attacher fortement la malle pleine d'argenterie, ainsi que celle qui contenait nos effets.
»Notre dessein était de passer en Angleterre. Nous voyageâmes de jour et de nuit, moi, toujours tourmenté de ma scène nocturne, Claire occupée seulement à me prouver la tendresse, et nous arrivâmes à Calais sans accident, sans nous être apperçus même qu'on nous eût poursuivis.
»Nous vendîmes nos effets, et nous restâmes ensemble, en bonne intelligence, environ une année, pendant laquelle l'enfant, dont elle avait bercé mon espoir, ne vint point au monde. Claire n'avait trouvé ce mensonge, disait-elle, que pour me déterminer à la suivre. Elle me faisait toujours beaucoup de questions sur les raisons qui m'avaient ainsi refroidi pour elle tout-à-coup pendant la cruelle nuit de notre départ. J'en revenais toujours à l'histoire que j'avais fabriquée alors, et j'étais parvenu, sinon à la convaincre, du moins à la réduire au silence sur cette affaire.