»Cependant, Claire se dérangeait sensiblement, et c'est sans doute ce que l'on devait attendre d'une femme dont la conduite avec son père avait été si condamnable. Claire voyait du monde; elle passait même les nuits entières à jouer sans moi. Sa conduite commençait à me donner de l'humeur, lorsqu'un jour elle rentra plus tard qu'à l'ordinaire, me regarda d'un œil sévère, et se contenta de me dire: Connaissez-vous un nommé Verdier?
»À ce nom de Verdier, je pâlis et frémis involontairement. Oui, lui répondis-je en balbutiant.—Il a connu votre père aussi.—Je le crois.—Vous avez bien fait, malheureux, de me cacher les crimes de votre père et sa mort honteuse, jamais je n'eusse pu vous aimer; mais je sais tout, et c'en est assez. Adieu....
»Claire me quitte à ces mots, et me laisse saisi d'horreur et d'effroi. Je passe la journée dans l'inquiétude, Claire ne revient point; la nuit s'écoule, elle ne revient point. Enfin deux jours après, j'apprends, par un mot d'elle, qu'elle a cédé aux vœux d'un mylord, et que jamais elle ne me reverra.
»Je n'avais plus d'argent; j'étais seul, et piqué d'avoir été quitté d'une manière aussi humiliante. Je résolus de m'en venger sur l'inconstante Claire, et je passai plusieurs jours à méditer une foule de projets, dont aucun ne m'aurait réussi, si le hasard ne m'avait servi à souhait, en m'envoyant un ami, ou plutôt un complice de mes fureurs.
»Un matin.... Mais avant de te raconter, mon fils, ce singulier événement, je dois t'inviter à te reposer un peu des diverses émotions que mon récit a pu te faire éprouver jusqu'ici. Le tableau déchirant de la mort de mon père t'a sur-tout singulièrement affecté. Il est affreux enfin, et je te l'aurais épargné, si je ne me fusse imposé la loi de ne te rien cacher de tout ce qui m'est arrivé. Cela t'amènera insensiblement à la connaissance de mon caractère, et tu dois voir, jusqu'à présent, qu'il était plus faible que vicieux, j'entends faible pour me livrer au crime; car, dans les grandes affaires, j'ai su toujours déployer une fermeté, un courage, j'oserai même dire une grandeur d'ame peu commune à l'humanité; tu en auras des preuves par la suite; de mon récit».
Ici Roger s'arrêta, prit un verre d'une liqueur forte, en offrit à son fils, qui le refusa, et continua en ces termes après quelques momens de repos.
CHAPITRE IX.
VENGEANCE DIGNE DE LUI;
POLITESSE INTÉRESSÉE.
«Un matin que je réfléchissais à la bizarrerie de ma destinée, et que je songeais à trouver quelques moyens nouveaux d'existence; je vis entrer chez moi ce même Verdier, dont Claire m'avait parlé; ce Verdier, l'ami de mon père, son confident, qu'on avait jeté autrefois en prison pour la même affaire qui avait conduit Walfein à la Bastille. Vous êtes sans doute étonné de me revoir, me dit-il; je viens jurer au fils l'amitié que j'avais vouée au père.—Vous, Verdier, libre et dans ces lieux!—Libre, mon ami, et prêt à vous servir.—Eh! qui vous a appris ma demeure?—Un incident que je vous dirai... Vous, avez-vous su la perte que vous avez faite?—Ah! Verdier, ne comblez pas mes regrets!—Comment avez-vous pu découvrir un événement qu'on a caché à tout le monde?