Voici la réponse:

«Vous m'accusez à tort d'avoir enlevé la belle Émilie; je ne sais, comme vous, ce qu'elle est devenue, et je pleure, comme son père, comme Valsange, sur les égaremens de cette jeune imprudente, qui sans doute aura cédé aux vœux de quelque indiscret, en vous trompant, vous, qu'elle devait épouser, et moi qui l'adorais sans espoir. Voilà ma justification. Si elle ne vous satisfait pas, je suis prêt à vous donner toutes celles que vous exigerez de moi. Dutervil».

»Tout cela n'avait rien appris de positif à ma bonne voisine, et néanmoins ces lettres furent pour moi un trait de lumière; car la dernière était de la main de Verdier, oui de Verdier, notre capitaine, qui sans doute avait pris un faux nom pour réussir dans quelque intrigue amoureuse. Je savais d'ailleurs, de sa propre bouche, qu'il aimait la fille d'un conseiller au parlement, qui demeurait dans le marais; il m'avait appris qu'il jouait, auprès du père, le rôle d'un homme bien né et fort riche; qu'enfin, son Émilie était promise à un nommé Valsange, et que lui, Verdier, se promettait de la soustraire un jour à son père et à son amant. C'est sans doute, me dis-je, ce qu'il a fait: Valsange aura rejoint le prétendu Dutervil, et il l'aura fait tomber sous ses coups. Voilà ce qu'il est naturel de présumer dans une affaire aussi obscure. Je ne balançai point sur le parti que j'avais à prendre. Je priai ma voisine de me prêter ces deux lettres, l'assurant que j'allais faire toutes les informations possibles sur les deux personnes qui les avaient écrites, et lui promettant de l'instruire bientôt du succès de mes démarches.

»Tu sens bien, mon fils, que je promettais là ce que je n'avais pas intention de tenir. La lettre de Verdier était trop importante pour notre compagnie, pour que je la laissasse errer dans les mains d'une autre, au risque de la voir tomber entre les mains de la justice. Je sortis donc, et j'attendis avec impatience la nuit qui devait me réunir à mes camarades que je voulais instruire de tout. Elle arriva, cette nuit tant désirée, et je me hâtais de me rendre au bois de Boulogne, où je trouvai le conseil assemblé. Je comptais lui apprendre quelque chose, et c'était lui qui tenait déjà le fil de toute cette intrigue. À mon arrivée, on me remit un paquet à mon adresse et cacheté. Je l'ouvris, et reconnaissant encore l'écriture de Verdier, je lus à haute voix ce qu'il contenait: Voici ce que j'y trouvai.

«Je suis mourant, mon ami, et cependant les cruels qui m'entourent se font un jeu cruel de prolonger, de ranimer même ma triste vie, pour le livrer au supplice infamant et cruel qu'on destine à ceux qui suivent notre fatale carrière. Je n'ai qu'un moment pour écrire, qu'un geolier séduit par moi, pour vous faire parvenir ma lettre, je me hâte de la remplir, et de vous faire part, en peu de mots, du malheur qui me poursuit, et qui peut retomber sur vous tous, si vous ne vous hâtez de vous y soustraire. Voici les faits:

»J'adorais Émilie, fille de M. de Sélinvil. Je m'étais introduit dans la maison du père sous le nom du chevalier Dutervil. J'avais, à m'entendre, des terres, des châteaux, et sur-tout une charmante maison de campagne à Vincennes. J'avais en effet loué une maison dans ce village, où j'espérais attirer Émilie, et l'enlever ensuite pour la soustraire à tous les yeux. Je n'y ai que trop bien réussi!... Émilie m'avait suivi, Émilie me préférait à un certain Valsange qui lui était promis en mariage. Ce Valsange, apprenant qu'Émilie a fui la maison de son père, se doute que j'ai pu contribuer à sa fuite. Il vient à Vincennes, me demande; on lui dit que je ne veux recevoir personne. Il s'arrête dans la plaine qui borde ma maison, m'écrit une lettre insultante, à laquelle je réponds par des subterfuges. Je n'entends plus parler de lui, je le crois bien loin, et sur le soir, je laisse Émilie seule pour me rendre au milieu de vous. Au détour d'une rue, un homme m'aborde, et tire l'épée sur moi; c'est Valsange! J'ai tout découvert, me dit-il, tu m'as ravi Émilie; prends donc ma vie que je ne puis plus supporter sans celle que j'aimais.

»Étourdi de cet abord imprévu, je me mets en défense; mais bientôt, je tombe baigné dans mon sang, et mon ennemi, qui me croit mort, cherche à se sauver. J'entends des cris, la garde accourt, je lui désigne mon assassin, et l'on se met à sa poursuite. J'ignore ce qu'il est devenu. Pour moi, les gens qui m'environnent, trop humains, hélas! m'enlèvent, me portent dans une maison où l'on appelle un commissaire qui m'interroge, me fouille, et découvre bientôt que je ne suis que ce Verdier, ce chef de voleurs, que la police cherche inutilement depuis si long-temps!... Je suis transporté, mourant, dans une étroite prison, où l'on a la cruauté de prendre soin de mes jours.... Voilà mon état, mes amis. J'attends maintenant la mort, et avant tout, les interrogatoires, les questions ordinaires, extraordinaires, toutes les tortures en un mot, que les hommes ont imaginées pour tourmenter leurs semblables. Je tiendrai ferme, je ne compromettrai personne; je vous le jure, mes amis, par les mânes de Walfein, mon patron, mon maître, qui m'a appris à mourir. Adieu: plaignez-moi, et sauvez-vous. Verdier Desgots».

»P.S. J'apprends à l'instant que Valsange, mon assassin, qui s'était coupé les cheveux, et se sauvait déguisé, dans la crainte d'être compromis pour avoir immolé un homme qu'il croyait gentilhomme, est revenu sur ses pas, quand il a su que je n'étais que le formidable Verdier. Il a aujourd'hui la lâcheté de se porter mon accusateur et de se joindre à ceux qui me poursuivent.... Émilie, la malheureuse Émilie s'est poignardée en apprenant le véritable nom de celui à qui elle avait donné son cœur!...»

»Cette lettre fit sur nous l'effet de la grêle qui détruit l'espoir du laboureur. Nous convînmes tous qu'il n'y avait pas un moment à perdre, et qu'il fallait à l'instant quitter Paris. Nous partîmes donc à la hâte, emportant avec nous nos effets les plus précieux, et nous fûmes nous réfugier dans la forêt d'Anet, forêt épaisse, inexpugnable en quelque façon, et qui avait servi autrefois à la célébration occulte des sombres mystères des Druides.

»C'était-là, mon fils, où l'amour vrai, l'amour pur et sincère, devait, pour la première fois, toucher mon cœur farouche, et m'asservir à la femme la plus belle, la plus estimable et la plus infortunée. J'arrive à l'histoire de ta mère, mon cher Victor, et je ne te cacherai aucun des moyens que j'employai pour la séduire, dussé-je redoubler ta haine et ton mépris pour moi; mais non, tu me sauras gré de ma franchise, et tu excuseras l'amour qui seul a fait mon crime, l'amour à qui tu dois ta naissance, et qui m'a rendu le plus heureux, le plus tendre des pères.