»Nous nous étions établis, ainsi que je te l'ai dit, dans la forêt d'Anet, où nous commencions à travailler avec quelques succès, et sans craindre les poursuites de la justice, poursuites inutiles dans une forêt où l'art et la nature nous favorisaient. Plusieurs de nous allaient souvent dans les villes ou villages voisins pour y connaître l'opinion qu'on avait de nous, ou les moyens qu'on pouvait prendre pour nous faire tomber dans quelque piége. Mes camarades m'avaient donné, à moi, la surveillance de la ville de Dreux; j'y avais pris un logement à l'auberge du Paradis, où je me faisais passer pour un infortuné qui voyageait pour chercher des consolations.

»Je remarquai, dans la rue Parisis, une jeune personne charmante, qui logeait dans une maison simple, mais propre, avec une femme un peu plus âgée qu'elle, et qui paraissait être sa parente ou son amie. Dès que je vis Adèle, je l'adorai; mais ne sachant comment m'introduire chez elle, ayant besoin d'ailleurs d'inspirer un intérêt prompt, une passion vive, pour ne point perdre, en soupirs, un temps que je devais à mes camarades, je me décidai à prendre un parti violent pour me faire remarquer. Les femmes, me dis-je, s'intéressent aisément et avec force à tout ce qui a l'air du malheur ou du désespoir d'amour: jouons une comédie, et voyons si la petite voudra y prendre un rôle.

»Mon projet bien conçu, je l'exécutai. Je savais qu'Adèle et sa compagne allaient se promener souvent sur le Bléra; je m'y trouvai un soir, et feignant de vouloir m'arracher la vie, je sus les attirer vers moi. Alors je leur fis un conte; j'étais un amant malheureux qui avait outragé une mère respectable, &c. &c. je ne me rappelle même plus tout ce que je leur débitai. Elles me crurent, et dès ce moment je jouai l'amant passionné auprès de la jeune personne, qui me rendit bientôt tendresse pour tendresse.

»Je m'étais apperçu que madame Germain n'était pas ma dupe; je savais d'ailleurs qu'Adèle était la fille naturelle d'un riche seigneur, de qui je ne pouvais espérer d'obtenir sa main. Je résolus de me cacher de madame Germain et d'enlever Adèle. Michel, leur domestique, était un honnête garçon, incapable de se laisser séduire par les présens, ni d'entrer dans mes vues. Je me l'attachai par l'extérieur de la probité, et sur-tout par des marques de la plus douce affection. Tous les jours le bon Michel m'amenait sa jeune maîtresse à l'insu de la duègne, qui d'ailleurs était tombée malade, heureusement pour moi; et toutes les nuits j'allais retrouver dans la forêt mes camarades, qui me reprochaient assez souvent l'inaction dans laquelle l'amour me tenait. Eh bien! leur dis-je un jour, il n'y a qu'un moyen de me rendre à mes travaux; aidez-moi à enlever Adèle; prêtez-vous à tous les rôles que je vous distribuerai pour m'assurer la possession de cette beauté, sans laquelle je ne puis vivre, et je vous promets de vous seconder comme je faisais autrefois. Ils me chérissaient tous; ils me promirent donc de faire tout ce que j'exigerais de leur amitié.

»Une circonstance fâcheuse vint ensuite hâter l'exécution de mes projets, et presser notre départ de France, départ qui me mit à la tête de la troupe, et me permit d'exécuter les plans de réforme que je préméditais depuis long-temps».

CHAPITRE XI.


AVEUX QUI SERVENT À ÉCLAIRCIR QUELQUES TRAITS OBSCURS.

«Depuis notre séjour dans la forêt d'Anet, la nuit la plus profonde couvrait à nos yeux le sort de notre capitaine Verdier, dont nous n'avions pas entendu parler. Un éclair affreux vint déchirer, cette nuit perfide, et nous annoncer la foudre qui, grondant sur nos têtes, était prête à nous frapper. J'apprends un jour, par un correspondant sûr, que Verdier venait de périr sur un échafaud, et, ce qui est le plus cruel, que ce lâche a eu la bassesse, avant de mourir, de nommer ses complices! Je suis le premier sur sa liste fatale, moi, le fils de son ancien ami; moi, son confident et son camarade le plus dévoué! On sait où je suis, et des satellites entourent déjà l'auberge du Paradis, au moment où j'apprends ces tristes nouvelles!... J'ai le bonheur de me sauver assez à temps pour n'être point arrêté, et j'arrive tout essoufflé à la forêt, où je me hâte de rallier mes compagnons.

»Amis, leur dis-je d'une voix forte, nous sommes trahis par Verdier; on suit nos traces, et c'est par miracle, sans doute, que je viens d'échapper aux poursuites des gardes que ce monstre nous a envoyés avant de perdre, au milieu des supplices, une vie qu'il a souillée des plus grands forfaits. Il faut de la tête ici, mes amis, il faut agir, et sur-tout il faut nous réunir, nous serrer tous, afin d'opposer une résistance opiniâtre à ceux qui voudraient nous attaquer; mais on ne l'osera point, et nous avons tout le temps de prendre des mesures pour notre sûreté. Permettez-moi maintenant d'ouvrir un avis, un avis salutaire, le seul, je crois, qu'il nous reste à suivre. Je suis né en Allemagne près de la Bohême, dont je connais les vastes et sombres forêts. L'Allemagne, est un pays que nous n'avons pas encore visité; allons nous y établir; parcourons-la rapidement, amassons-y des trésors, et retournons ensuite dans les immenses forêts de la Bohême, où nous pourrons fonder une colonie, une ville même, comme fit jadis, en Italie, l'heureux Romulus, qui suivait notre profession. Laissons à des filoux, à des escrocs subalternes, les petits vols; voyons, agissons en grand, et prenons un nom distingué, noble, qui, mettant en repos notre conscience, nous rende intrépides, estimables même aux yeux du monde. Nous détestons les riches et les grands, parce que les riches et les grands sont les tyrans du pauvre et de l'homme obscur. Nous bravons l'empire des loix humaines, parce que les loix humaines sont toutes en faveur du puissant, et toutes contraires à la philosophie, à la religion naturelle. Que notre profession s'anoblisse; que notre titre pompeux, imposant, annonce nos principes et nos intentions; qu'on ne nous combatte plus comme de vils brigands, mais comme une formidable corporation; qu'on traite avec nous de puissance à puissance; en un mot, que nous soyons recommandables à nos propres yeux, et que le fils de famille ne rougisse plus d'entrer dans notre illustre corps. Je propose le nom d'Indépendans; est-il adopté?