—Ah! la grève! voilà une jolie trouvaille! grommela la patronne.
—Je suis de l'avis de la patronne, reprit Grangoire, le grève est un mauvais moyen. Et vous n'empêcherez jamais, Jaclard, avec tous vos beaux discours, que l'argent ne soit maître, puisqu'on ne peut se passer de lui. D'ailleurs, le fabricant court de grands risques. Pour un qui s'enrichit, combien se ruinent! Ce qu'il faudrait, il en avait été question en 1848, ce serait que les ouvriers et chefs d'atelier pussent s'entendre, se cotiser pour acheter eux-mêmes la soie. De cette façon, nous recevrions tout le prix de notre travail. Au lieu d'aller le jouer et le boire, Jaclard, vous verseriez votre cotisation comme un autre, et vous deviendriez propriétaire[10].
—Ah! les braves gens comme nous, reprit M. Bonfilon, ne font pas tant de raisonnements, et ils arrivent tout de même au bout de leur carrière. Faut pas tant se tourmenter la bile.
—Êtes-vous bien sûr, demanda Marie à Jaclard, d'avoir vu ce matin M. Maxime?
—Oui, de mes yeux vu. Tout à l'heure il descendait la rue Impériale et traversait la place des Terreaux.
—Mais alors les Borel seraient revenus, et Madeleine....»
Au même instant la porte de l'atelier s'ouvrit. Madeleine parut, Madeleine pâle, émue, presque défaillante, qui conduisait sa mère aveugle.
Lorsqu'elles entrèrent, au cri que poussa Marie, les trois métiers s'arrêtèrent. Marie s'élança, et les deux sœurs, les deux nobles filles, s'embrassèrent avec effusion.
Claudine montra un peu moins d'empressement. Elle pressentait que l'arrivée de sa sœur la séparerait de Jaclard.
Mme et M. Bonfilon firent à Madeleine et à la mère Bordier un accueil empressé.