—Ah! vous me faites souffrir avec cette scie-là, s'écria la patronne. Sont-ce deux ou trois sous par jour de plus ou de moins qui pourraient vous empêcher de mourir de faim?

—Je crois bien que vous n'y regardez pas de si près, vous, madame Bonfilon, car vous avez d'autres petits bénéfices. Un peu de piquage d'once par ci...[9].

—Ah! prenez garde, monsieur Jaclard, dit sévèrement Mme Bonfilon, je ne permets pas ces plaisanteries-là.

—Je ne trouve pas si grand mal à cela, madame Bonfilon. Le fabricant, lui, ne se gêne guère pour faire le piquage d'once vis-à-vis des commerçants. Mais lui, c'est en grand. Alors il n'y a rien à dire.

—Comment! Supposez-vous, par exemple! que M. Borel ait jamais trompé quelqu'un? fit Marie indignée.

—Je ne dis pas lui, mais tant d'autres!... Sans doute, aussi, ce n'est pas précisément tromper que de prélever sur notre travail un gain qui dépasse deux ou trois fois notre salaire.

—Et l'intérêt de leur argent? objecta Mme Bonfilon.

—Je le mets au quinze pour cent, et je soutiens que si les Borel n'avaient jamais gagné que le quinze, ils n'auraient pas aujourd'hui tant de millions.

—Osez-vous bien attaquer les Borel? s'écria Marie. Eux qui font tant de charités!

—Ce n'est pas la charité que nous voulons, c'est le prix équitable de notre travail. Je viens de rencontrer tout à l'heure le fils Borel dans une voiture à deux chevaux. Croyez-vous que ça donne du cœur à l'ouvrage et que ça m'amuse de me dire: «Voyons, Jaclard, lance la navette encore... et encore! Il est vrai que tu parviens à manger de la soupe et à acheter des souliers; mais tu as une mission plus noble: tu entretiens les chevaux de ce jeune mirliflore.» Si nous ne gagnons pas notre cause, nous nous mettrons plutôt en grève.