—Je n'ai pu venir plus tôt. Le lundi, tout le monde flâne un peu. Un camarade par ci, un petit verre par là. Quatre ou cinq heures sont bientôt passées. Je louerai une chambre plus près d'ici; lorsque la route est longue, on rencontre trop de pierres d'achoppement.

—Vous avez raison, Jaclard, car si vous continuez à ne faire que des demi-journées, cela ne peut durer; il faut que le métier rapporte.

—La patronne a raison, appuya M. Bonfilon, qui était ordinairement l'écho de sa femme; il faut que le métier rapporte.

—Tiens, tiens, vous êtes profond aujourd'hui, notre patron, et rapace donc! Comment l'idée ne vous est-elle pas encore poussée de le faire marcher la nuit? Il rapporterait bien davantage. Maintenant que vous voilà sur le chemin de la fortune, ce n'est pas le moment d'avoir du cœur. Il faut amasser, amasser. L'argent appelle l'argent. Et plus on en a, plus on est dur au pauvre monde. Et cependant, quoique vous bougonniez toujours, je fais vos affaires sans que vous vous en doutiez.

—Je vois ce que c'est, vous vous êtes encore fourré dans quelque mauvaise société. Ah! mon garçon, je vous le prédis, cela ne vous fera pas rouler carrosse. Vous risquez plutôt d'attraper des horions.

—Nous ne nous occupons pas de politique pour le moment. Nous voulons encore porter plainte au tribunal des prud'hommes contre l'aune à crochet, et demander pour les veloutiers l'augmentation des salaires. Si nous gagnons notre procès, vous y gagnerez vous aussi, madame Bonfilon, puisque vous prélevez la moitié de notre gain.

—Peuh! mauvaise affaire!

—Nous avons pour nous la justice.

—Je ne vous trouve pas justes, au contraire, dit Marie. On connaît bien les fabricants qui se servent de l'aune à crochet. On est bien libre d'accepter ou de refuser leur ouvrage.

—Oui, Mme Bonfilon est libre parce qu'elle a du pain sur la planche; mais nous, compagnons, nous sommes libres d'accepter ou de mourir de faim.