C'est ainsi que, préoccupée du sort de ses sœurs, elle oubliait ses propres infortunes. Pourtant le souvenir de Maxime lui revint. L'aimait-il réellement, ou avait-il voulu l'offenser? Cette perplexité lui donnait la fièvre.
«En tous cas, se dit-elle, je suis pauvre. Les Borel doivent désirer pour leur fils un grand mariage.» Et, se rappelant les scènes horribles auxquelles elle venait d'assister, «Jamais, ajouta-t-elle, les Borel, quelque désintéressés qu'ils fussent, ne consentiraient au mariage de leur fils avec la fille du père Bordier.»
Pour échapper à toutes ces angoisses, elle appela le sommeil, cette mort momentanée qui apporte l'oubli.
Le lendemain matin, comme Claudine descendait pour aller chercher le déjeuner, elle rencontra Jaclard qui la guettait.
«J'y ai bien songé depuis hier, lui dit-il, et mon parti est pris: si vous allez à Paris, je vous y suivrai; car depuis longtemps le métier de canut m'est insupportable.
—Que ferez vous à Paris? demanda Claudine.
—J'ai de l'instruction. Je me placerai dans un magasin. N'est-il pas bien pénible d'être un simple ouvrier quand on se sent assez d'intelligence pour exercer une profession plus élevée, plus lucrative? C'est là ce qui me décourage et me rend paresseux. Si j'avais un état mieux approprié à mes goûts, je deviendrais, j'en suis sûr, exact au travail, et je perdrais l'habitude du cabaret.
—Moi aussi, dit à son tour Claudine, je pourrais mieux faire, je le sens bien, que de passer ma vie à rattacher des fils de soie.
—Eh bien! donc, partez, puisque votre famille le veut. À Paris, d'ailleurs, vous serez libre; nous n'aurons plus de surveillants incommodes. On croit nous séparer; on prend au contraire le moyen de nous réunir. J'aurai bientôt amassé la somme nécessaire à mon voyage, dussé-je travailler la nuit, et j'irai vous rejoindre. Mais gardez le secret sur nos intentions.»
Les deux jeunes gens se séparèrent avec les plus tendres protestations.