En voyant sa sœur si bien disposée à partir, Madeleine crut à quelque déception de cœur, et elle n'hésita plus à l'emmener à Paris.

Amélie, l'institutrice, ne put se rendre à l'invitation de Madeleine.

Elle écrivit:

«Moi aussi, chère sœur, j'ai mes tracas. Je ne suis pas riche. Mes faibles appointements de 400 francs suffisent à peine pour me nourrir et me vêtir décemment. J'eusse bien désiré me procurer le bonheur d'aller t'embrasser. Je me fusse privée plutôt de manger à ma faim, et j'eusse raccommodé un peu plus mes vieilles nippes; mais, tu le sais, nous avons un curé qui depuis longtemps pétitionne pour mettre une religieuse à ma place. Il me surveille de près. À la moindre infraction au règlement, si par exemple je m'absentais deux fois en quinze jours, mon compte serait bientôt fait.

«Mon sort sans doute serait peu regrettable. Cependant je tiens à ma position. J'aime les enfants; et puis j'ai une très-haute idée de l'enseignement, quoique on le paye si peu. Je renoncerais difficilement à une carrière que je trouve noble et honorable entre toutes, pour redescendre à la condition de simple ouvrière. Hélas! c'est cependant ce qui m'attend. Il faudra bien que je m'y résigne, mais le plus tard possible.

«Combien je te félicite; ma chère Madeleine, de ta belle et généreuse résolution! Inutile de te dire que, si tu me trouvais à Paris, dans l'instruction, une place convenable, je quitterais avec bonheur mon pauvre village de l'Ardèche où l'on me fait tant de misères. Si je n'étais forte de mon droit et de la pureté de ma conduite, je ne pourrais résister à toutes ces petites persécutions.

«Adieu, benne Madeleine; mon affection peut seule égaler l'admiration que j'ai pour toi.

«Dis à la mère et à mes sœurs que je ne vis que pour elles, et qu'il me tarde bien de leur témoigner autrement que par des paroles le dévouement de mon cœur.

«AMÉLIE BORDIER.»

Le lendemain Madeleine et Claudine partirent pour Paris.