«À part mon idole, reprit Fossette, et ce brave Robiquet, tous les hommes sont des infâmes, et ils se prétendent honnêtes! Peut-être ne tromperaient-ils pas un homme; mais ils trompent une femme sans la moindre vergogne, et une femme qui les aime encore! Ils n'ont pas de cœur, mais seulement de la gloriole. Ils n'aiment réellement une femme que si elle flatte leur vanité. Savez-vous pourquoi ils osent nous tromper ainsi? c'est qu'ils savent que nous avons intérêt à nous taire, et que nous n'oserons pas révéler leurs infamies. Non seulement ils nous trompent, mais encore ils nous exploitent. À quatorze ans, je servais un vieil écrivassier qui portait perruque, et qui, sous prétexte que la servante de je ne sais quel grand homme écoutait ses vers et lui donnait des conseils, me faisait asseoir devant lui pendant des heures entières pour me lire ses tragédies. Comme je n'y comprenais goutte, il me maltraitait, et, pour me venger, quand il ne me regardait pas, je lui tirais la langue. Un jour, il y avait plus de quatre heures que je me tenais droite sur une chaise à l'écouter; j'en avais des crampes. Tout à coup il me demande: «Eh bien! comment trouves-tu cela?—Quoi cela? Votre frimousse ou votre perruque? L'une portant l'autre, je les trouve affreuses.» Il devint furieux et me souffleta. Depuis ce moment, je le détestai. Mais je ne savais que devenir. Et puis il me promettait toujours de me mener au spectacle quand il aurait une pièce représentée; et je désirais tant voir un théâtre! Cette pièce ne s'est pas jouée, et jamais ce ladre ne m'a conduite au spectacle. Je l'ai quitté pour servir un peintre qui faisait des tableaux. Celui-là était plus gai que l'autre; mais comme les modèles coûtaient fort cher, il me drapait avec des morceaux d'étoffe et me faisait rester des journées entières dans la même position. Avec cela, jaloux comme un tigre, quand il sortait, il m'enfermait. Toute mon ambition alors était de porter des bottines. Il m'en promettait toujours et ne m'en dormait jamais. Les arts ne m'ayant pas réussi, je me jetai dans, le populaire. Je me disais: «C'est là seulement que je trouverai du cœur, de la franche et bonne gaieté.» J'aimai un serrurier. Ah! j'en ai vu de belles avec celui-là! Il était ivrogne et paresseux. Il me battait plus souvent que son enclume, et me forçait à travailler pour me voler mon gain et le dépenser au cabaret. Voilà donc les hommes! Des hypocrites qui font de belles phrases pour séduire les femmes; des brutaux qui les battent quand ils les ont séduites: en somme, des égoïstes qui ne songent qu'à satisfaire leurs vices. Après le serrurier, je me mis en garni à mon compte, jurant de ne plus aimer que les fleurs, et de ne plus habiter qu'avec elles.
—Et ton aristo, cependant? demanda Claudine.
—Je l'aime, c'est vrai, mais je reste libre, c'est convenu. J'ai fait serment de ne jamais le revoir s'il entreprenait d'attenter à ma liberté.
—Vous ne voulez donc pas vous marier? demanda Claudine.
—Me marier! mais ce serait bien pis. Se lier pour toujours, autant les galères, à perpétuité.
—Robiquet est pourtant un brave garçon, fit observer Geneviève.
—Sans doute. Mais impossible devine décider. Monsieur Robiquet, cria-t-elle de nouveau, assez de musique comme cela! Veuillez maintenant montrer à la société votre galant museau.»
Robiquet ne se fit pas prier. Il entra aussitôt, le sourire sur les lèvres; avec l'air gracieux d'un homme qui veut plaire.
«Monsieur Robiquet, ne confondez pas. Je vous ai dit de vous montrer; mais non pas d'entrer. Mlle Claudine avait oublié que vous avez le nez en trompette. Maintenant; merci; monsieur Robiquet, vous pouvez vous retirer.
—Ah! mais non! on ne met pas comme cela un honnête homme à la porte. Tant pis! Vous m'avez appelé; je m'assieds.