«Eh bien! il n'y a que la liberté pour faire durer l'amour. Elle seule nous enchaîne. Nous nous cramponnons à notre bonheur, comme si chaque jour il allait nous échapper. Il y a des amours, n'est-ce pas? qui s'en vont tout de suite; le nôtre augmente au contraire, au point que cela m'effraye. Le dernière fois que je l'ai vu, j'étais si émue que je ne pouvais plus rire.
—Est-il riche? demanda aussi Claudine, que ce roman intéressait vivement, et qui commençait, au récit de cette aventure et de cette liaison originale, à trouver un peu terne son amour pour Jaclard.
—Je crois que oui; mais je ne m'en inquiète guère. Je n'ai jamais rien accepté de lui que des fleurs. Il m'étonne de mon désintéressement. Chez moi, c'est de la rouerie: si j'acceptais ses présents, il ne m'estimerait plus, et il m'aimerait moins.»
Robiquet entrant:
«Voilà, charmantes tourterelles. Quelqu'un m'a demandé de vos nouvelles. Gare à vos cheveux! ajouta-t-il d'une voix sinistre. On a essayé de me corrompre pour vous en voler à chacune une mèche.
—Qui donc? demandèrent-elles avec une vive curiosité.
—Je pourrais vous faire languir, mesdemoiselles, et me venger ainsi de vos malices; mais Robiquet n'a pas de rancune. C'est.... c'est.... Vous croyez que ce sont des amoureux, hein! Eh bien non! c'est le perruquier du n° 15. Il a des cheveux à rassortir, une commande importante. Il payerait bien.
—Comprenez-vous, s'écria Fossette, qu'on puisse faire ce métier-là, d'acheter les cheveux des pauvres filles pour les mettre sur la tête des femmes riches? Nous qui n'avons déjà que nos cheveux pour toute parure, la parure du bon Dieu!
—Je crois que M. Gorju viendra lui-même vous faire visite.
—J'aimerais autant voir Dumolard en personne, dit Fossette. Celui-là du moins rendait service à ces malheureuses en les débarrassant de la vie. On défend le trafic des nègres et on permet le commerce des cheveux. Des cheveux, n'est-ce pas aussi de la chair humaine? Qu'il vienne, votre M. Gorju, c'est moi qui le recevrai!