«Monsieur de Lomas, dit-elle avec dignité, mais avec une émotion concentrée, lorsque vous m'avez arrachée à ma famille, vous m'aviez laissé entrevoir la possibilité d'un mariage. Je ne vous rappellerai pas les subterfuges que vous avez employés pour me séduire. Je vous ai pardonné depuis longtemps, parce que je vous aime. Si j'ai pu croire un moment que vous m'épouseriez après la mort de votre mère, maintenant que j'ai un peu plus d'expérience, j'ai complètement perdu cet espoir. Je sais bien qu'un homme de votre classe, de votre éducation, ne consentira jamais à épouser une pauvre ouvrière, et à la présenter comme son égale dans le monde et dans une famille qui la repousserait. Non, tout ce que j'espère, c'est que ce lien vous attachera à moi, que vous continuerez à m'aimer, à penser quelquefois au milieu de vos plaisirs à la pauvre fille qui vous a donné toute sa vie. Oh! dites, promettez-le moi.»
Lionel prit dans sa main sèche et froide la main fiévreuse que lui tendait la jeune fille.
«Sans doute... sans doute... dit-il avec embarras. Je vous aime, et d'ailleurs je vous le prouverai.
—Oh! Lionel, reprit Geneviève un peu rassurée, quand je pense que je vais avoir un enfant qui sera le vôtre aussi, j'oublie tout mon malheur... j'oublie la honte, et je l'aime déjà, cet enfant qui vous ressemblera. Vraiment, je crois que je vous en aime aussi davantage.»
L'accent plaintif dont elle prononça ces tendres paroles, son regard ému, voilé par les larmes, la rendaient si touchante et si séduisante même que Lionel eût pu en être attendri; mais il était alors trop préoccupé de chercher une combinaison qui lui permît de se débarrasser de Geneviève avec honneur.
«Je suis bien sensible, mon enfant, dit-il, à votre affection. Il faut songer à vous créer une position; et c'est à quoi je vais mettre tous mes soins.»
Il était si éloigné de penser à un mariage qu'il ne s'excusa pas même auprès de Geneviève de manquer à ses promesses.
«Une dame, une amie de ma sœur, poursuivit-il, à qui j'ai parlé de votre position comme ouvrière, m'a promis de s'occuper de vous. En attendant, elle vous a recommandé à sa couturière, qui vous donnera du travail et qui vous procurera une chambre dans sa maison même. C'est un grand atelier et une couturière en vogue. Vous y apprendrez cet état qui, à Paris, avec des protections, peut devenir très-lucratif.
—Quitter mes amies, s'écria Geneviève, Fossette qui est si bonne pour moi?
—Il le faut, mon enfant; d'ailleurs Mme Thomassin demeure rue Neuve-Saint-Augustin, tout à côté de la rue Louis-le-Grand. Nous pourrons ainsi nous voir plus souvent.»