—Ils la cherchent sans la trouver, répondit gravement Mlle Borel, ainsi que Diogène cherchait un homme. La femme n'existe pas encore.
—En vérité? Mais alors, ma tante, que sommes-nous donc?» demanda, en raillant, Béatrix qui visait à l'esprit.
—Des poupées dont les ressorts sont plus ou moins perfectionnés, selon l'habileté de vos institutrices; des poupées plus ou moins bien vêtues, selon votre bourse et le génie de vos modistes. Vous a-t-on jamais appris à occuper utilement votre intelligence? A-t-on jamais ouvert votre cœur aux idées grandes, généreuses? Mais tandis que la frivolité et l'oisiveté perdent la femme des classes supérieures, l'excès du travail et l'insuffisance des salaires avilissent l'ouvrière. En haut comme en bas, le défaut d'éducation est le plus grand mal. Quelle instruction lui donne-t-on à cette femme qui doit élever ses enfants? On ne connaîtra la femme que lorsqu'elle pourra développer ses facultés et s'affranchir, en gagnant honnêtement sa vie, de la dépendance matérielle de l'homme, dépendance qui l'annihile et la dégrade. Jusque-là, elle passera pour un être inférieur, frivole, corrompu ou corruptible.
—Ma chère Bathilde, interrompit M. Borel, vous n'êtes pas Française. Vous êtes digne d'être quakeresse et de prêcher en Amérique.
—En France comme en Amérique, et pour la femme comme pour l'homme, il n'y a de dignité possible qu'avec la liberté. La femme ne doit point être placée sous la tutelle absolue de l'homme. On doit surtout assurer, à celle qui travaille, l'indépendance qu'elle gagne à la sueur de son front.»
Madeleine, en écoutant Mlle Borel, avait rougi et pâli tour à tour. Elle abaissa les yeux sur sa tapisserie, et l'on vit au bord de ses cils trembler une larme.
«C'est à l'homme à travailler pour la femme,» objecta M. Borel.
«Non, jamais, dit Maxime en lançant une œillade à Mme Daubré, nous n'habituerons nos Françaises à ces idées d'indépendance. Elles n'ont que faire de la liberté. Ce sont des autocrates qui veulent régner à tout prix. Ravissantes hypocrites, elles acceptent leur esclavage afin de mieux assurer leur empire.
—Je suis de votre avis, reprit Mme Daubré en minaudant: je trouve que nos bas-bleus sont injustes. Les hommes ne sont pas si ogres que certaines femmes, vieilles et laides, veulent bien nous les représenter. Et quand on sait les prendre....
—Pardon, madame, si je vous interromps, dit Mlle Bathilde. Quand on sait les prendre, dites-vous? Par ces mots seuls ne reconnaissez-vous pas une dépendance? Vous parlez pour la petite exception des femmes, jeunes et jolies, qui sont au-dessus du besoin, et qui ont le temps d'être coquettes. Moi, je parle pour le grand nombre: je parle de l'ouvrière, de celle qui n'a que ses yeux et ses doigts pour toute fortune, et qui se demande souvent, le soir, comment ses enfants mangeront le lendemain. Sans doute, madame, vous n'avez jamais pénétré dans ces bouges immondes où habitent la misère et le vice; vous y auriez rencontré souvent, bien souvent, hélas! des femmes battues par leurs maris ivrognes, privées de tout jusqu'à leur propre gain, par celui-là même qui devrait pourvoir à leur existence; vous les auriez vues désespérées en face de leurs enfants pleurant de faim. Toutefois, sont-ce les hommes qu'il faut condamner? non, ce sont les causes mêmes du mal. Vous dites que c'est à l'homme de travailler pour la femme; mais d'abord savez-vous ce que c'est que travailler du matin au soir à une besogne souvent répugnante? Vous faites-vous une idée de la souffrance morale et physique qu'il faut endurer pour gagner son pain? Vous qui passez votre vie dans l'insouciance, dans le plaisir, vous blâmez, n'est-ce-pas, sans miséricorde, le malheureux qui, un jour sur sept, va au cabaret, se laisse entraîner et dissipe son gain de la semaine? Assurément cet homme est égoïste, qui, par une coupable imprévoyance, laisse une famille dans la détresse; mais représentez-vous donc cette nature vigoureuse qui réclame, elle aussi, ses heures de liberté, d'expansion, de plaisir. Sans doute l'ivrognerie et la paresse engendrent de grands malheurs; sans doute il faut les combattre par tous les moyens; mais ce n'est pas à nous, oisifs, qui ne savons rien des tortures du travail et de la misère, de les condamner sans pitié, ces martyrs.