Le lendemain de son entretien avec Lucrèce, Lionel entra au salon comme Madeleine s'y trouvait occupée à remplir de fleurs les vases et les jardinières.

Elle s'acquittait de ce soin avec tant de goût! disait Mme Daubré.

Ce jour-là, Madeleine était heureuse. La veille, Albert avait réussi à se débarrasser des instances de Lionel qui voulait le conduire chez Lucrèce, et Mme Daubré avait trouvé un autre patito pour l'accompagner au bal. Il avait passé avec Madeleine une soirée charmante. Il lui avait lu quelques passages de sa traduction de Heine. Ces fragments reproduisaient si heureusement l'esprit tout français et la sentimentalité germanique du poëte allemand, que Madeleine lui avait chaudement exprimé le plaisir très-réel qu'ils lui causaient. À son tour elle avait lu à Albert les passages les plus saillants de son œuvre, et obtenu un succès de larmes et d'enthousiasme. Cette sympathie artistique lui aiderait à supporter les dégoûts de sa situation actuelle et lui donnerait en son talent cette confiance qui parfois l'abandonnait.

Lionel savait par la femme de chambre que Madeleine avait passé toute la soirée en tête-à-tête avec Albert. Sa jalousie, ou plutôt son émulation,—car il n'était pas encore assez épris pour être jaloux,—se trouvait, ainsi que sa curiosité, vivement excitée.

Quand il entra, comme Madeleine répondit froidement à son salut, il s'assit près de la table et prit un journal.

«Il y a courses aujourd'hui, fit-il après un moment de silence. Y viendrez-vous, mademoiselle? Maxime fera courir.

—J'irai si Mme Daubré désire que je l'accompagne.

—Nous allons ce soir aux Italiens. J'espère que vous serez des nôtres.

—Si Mme Daubré le permet, je préférerais rester; car j'ai beaucoup à travailler ce soir.

—Ah! je gage qu'hier Albert vous aura lu ses élucubrations poético-allemandes. Je crains, si vous daignez l'écouter, qu'il n'abuse de votre obligeance et ne vous fasse prendre cette maison en grippe. Les auteurs manquent de discrétion. Il a la manie écrivassière, ce pauvre garçon. Il a toujours Henri Heine à la main, et un manuscrit dans sa poche. Est-ce que vous trouvez cela amusant?