—M. Albert m'a lu en effet, hier au soir, quelques-unes de ses poésies, répondit gravement Madeleine. Je vous assure qu'elles m'ont vivement intéressée.

—Vous vous repentirez de votre indulgence, je vous le prédis.

—Mais alors il pourrait bien également se repentir de la sienne; car je lui ai fait subir aussi la lecture de mes propres poésies.

—Pardonnez-moi, mademoiselle, dit Lionel en riant. Je ne savais pas que, vous aussi, vous sacrifiiez aux Muses. Jusqu'alors je n'avais rien imaginé de plus comique que deux auteurs se lisant mutuellement leurs œuvres, ne s'écoutant ni l'un ni l'autre, où se trouvant réciproquement détestables, et ne se cassant pas moins l'encensoir sur le nez. «Passe-moi les dragées à la rose, je te passerai les pralines à la violette.» Mais lorsque l'un d'eux est une jolie femme, j'avoue que je trouve la situation fort attrayante et point du tout grotesque. Mademoiselle, si vous voulez m'aider de vos conseils, je renonce au monde, je me fais poëte et en outre votre admirateur à la vie, à la mort.»

Ce compliment, fait d'un ton plaisant et gracieux, n'avait rien qui pût déplaire à Madeleine. Elle sentait pourtant que, sous cette légèreté, M. de Lomas cachait une intention plus sérieuse. Toutefois, elle pensa qu'elle aurait mauvaise grâce de paraître offensée.

«Mais, monsieur, répliqua-t-elle gaiement, n'est pas poëte qui veut. C'est comme si ce camélia, enviant le parfum de la rose, disait: «Il est fort agréable d'être rose; je veux être rose.» J'aurais beau vous conseiller; si vous n'êtes pas né poëte, vous ne ferez jamais autre chose que de la prose en vers.

—C'est bien décourageant, ce que vous dites là. Moi, je ne partage pas votre avis. Je crois que l'être le plus prosaïque devient poëte dans certaines situations, et lorsque s'épanouissent certains sentiments, certaines passions qui développent en lui l'enthousiasme et les aspirations vers l'idéal.»

Et prenant un ton sérieux, il ajouta:

«Hier, j'ai passé la journée au bois de Boulogne, non pas dans cette partie correctement dessinée qui est le rendez-vous du monde élégant, mais dans les endroits les plus sauvages, les moins fréquentés, et j'avais un âpre plaisir à aspirer le parfum de la sève, à contempler ces frêles bourgeons que baignait amoureusement la lumière du soleil. Les gaies chansons des oiseaux, qui autrefois m'étaient insupportables, me semblaient maintenant une délicieuse harmonie. Je me sentais ému de toutes ces splendeurs, que j'admirais pour la première fois. Et cependant mon cœur souffrait.... Ah mais! s'écria-t-il tout à coup en changeant de ton, il est temps que je m'arrête, car je m'aperçois que je divague. Et moi qui me moquais d'Albert! Non, vous avez raison, je ne suis pas né poëte. Mais le camélia ne peut-il du moins, en restant dans le voisinage de la rose, s'imprégner de son parfum?

—Je dirai à M. Albert, reprit Madeleine avec une gravité qui voulait être comprise, que vous le comparez à une rose; il en sera flatté.»