Lionel laissa tomber le journal qu'il tenait à la main, et se renversa sur son fauteuil, comme s'il venait de recevoir un coup en pleine poitrine. Il resta un instant dans cette attitude de découragement. Ses yeux fermés le faisaient paraître plus pâle; ses cils dessinaient au-dessous des paupières une ombre maladive. Ce visage était empreint de fatigue et de chagrin, et la pose semblait si naturelle! Puis Madeleine ne soupçonnait pas l'existence de ces comédiens qui se font un jeu du sentiment et s'appliquent à le feindre. Et d'ailleurs, pour quel motif chercherait-il à la tromper? Dans son inexpérience, elle crut que M. de Lomas souffrait réellement. Mais aussitôt elle se souvint de Geneviève. Comment osait-il lui laisser entendre qu'il désirait lui plaire, puisqu'il aimait cette ouvrière! Cependant, pour rompre un silence embarrassant, elle dit fort naturellement:
«Est-ce Mademoiselle Lucie que fait courir aujourd'hui M. Maxime?»
Lionel se releva en sursaut.
«Pardon, mademoiselle, plus rien au monde ne m'intéresse. Je traverse une de ces crises qui décident de l'existence. D'un côté, tout est clarté, bonheur; de l'autre, c'est la nuit, c'est le désespoir. Que m'importe que Maxime fasse courir Mademoiselle Lucie, Trente-un ou Majesty!»
Il débita cette phrase avec une telle correction de jeu, d'attitude, de regards, qu'une femme plus expérimentée eût deviné là un rôle appris et souvent répété.
Elle ne savait que répondre à cette étrange confidence, lorsqu'on annonça Mlles Borel, Laure et Béatrix.
Mme Daubré les avait invitées à déjeuner; car elles devaient assister ensemble aux courses.
Laure, avec sa pétulance habituelle, courut se jeter au cou de Madeleine et l'embrassa cordialement. Mais Béatrix, la trouvant seule avec M. de Lomas, se montra envers elle plus que froide, presque dédaigneuse.
À la vue de Béatrix, Lionel changea soudain d'attitude. Il fut galant, empressé, et déploya dans la conversation beaucoup de gaieté et de présence d'esprit. Il n'eut plus un seul regard pour Madeleine; mais il prodiguait à Béatrix toutes ces délicates prévenances dont les femmes et les jeunes filles surtout sont si flattées. Laissait-elle tomber un gant, il se précipitait pour le ramasser; il avança un coussin pour ses pieds, un guéridon pour feuilleter un livre de gravures. Et comme elle admirait les fleurs de la jardinière, il dérangea l'harmonie de la corbeille si artistement composée par Madeleine, pour lui former un bouquet des plus jolies fleurs et des plus parfumées.
«Évidemment je me suis trompée. Ce n'est pas moi qu'il aime, pensa Madeleine, c'est Béatrix. Peut-être voulait-il seulement me gagner à sa cause et me disposer à la plaider. Mais Geneviève?»