La mère Blancheton, en apercevant Madeleine, était rentrée dans son antre, semblable à un oiseau de nuit qu'eût effrayé la lumière. Elle avait pris Madeleine pour une dame de charité. Elle se trouvait là en contravention. Le propriétaire du garni ne lui louait ce trou que quatre francs par mois; mais il ne fallait pas se laisser surprendre par la commission des logements insalubres.

En passant devant cette ouverture, d'où s'échappait une odeur nauséabonde, Madeleine eut le temps de jeter un regard dans ce bouge. Un grabat se trouvait à droite du trou, mais on ne pouvait s'y asseoir sans toucher la poutre de l'escalier; sur ce lit, on entrevoyait un amas de guenilles.

Quand Madeleine arriva auprès de sa sœur, elle était fort émue, et elle demanda ce qu'était cette mère Blancheton.

«La mère Blancheton, lui dit Fossette, est une malheureuse, qui, toute sa vie, a sué au travail et n'a pu faire un sou d'épargne. Elle a toujours été dans le guignon; et, comme la pierre va toujours au tas, la misère amène toujours la misère. Comment sortir de la pauvreté, quand on n'a pas un sou d'avance? On est forcément exploité par celui qui a l'argent. Ainsi l'usurier Crochard lui loue sa charrette un franc par jour; c'est une infamie; cela lui fait trois cent soixante-cinq francs par an pour une charrette qui coûte au plus cinquante francs. Comment voulez-vous qu'elle s'en tire, la pauvre femme, après avoir tout le jour roulé sa charrette, et tout le jour crié: «Un sou les radis! un sou la botte!» ou «Deux sous les oranges! deux sous!» Il ne lui reste quelquefois pas cinq sous de bénéfice quand elle a payé Crochard.

—Elle n'a donc jamais eu cinquante francs pour acheter une charrette?

—Il n'y a pas longtemps qu'elle fait ce métier-là. Elle avait un fils qu'elle destinait à l'état de graveur; elle a dépensé beaucoup d'argent pour lui, mais, dès que son apprentissage a été terminé, il s'est engagé comme soldat. Elle en a fait une maladie qui l'a retenue longtemps à l'hôpital. En sortant de l'hôpital, à moitié guérie, elle est venue s'installer ici. Tout le monde a des bontés pour elle. Mais au n° 37 de la rue de Venise il n'y a pas de Crésus. Quand elle ne peut se lever, je lui porte du lait chaud ou je lui fais de la tisane de réglisse. Et encore je me reproche de la soigner, car certainement elle serait plus heureuse, comme elle dit, à dix pieds sous terre. Mais comment voir cette malheureuse, et l'entendre tousser surtout, sans avoir le cœur déchiré? C'est comme les Brisemur: j'ai passé toute la nuit à veiller la femme, qui est à l'agonie, au milieu de cinq enfants dont le plus jeune a trois mois. Il n'y a pas un sou dans ce pauvre ménage. On voudrait être riche; mais pour un qu'on tire de la peine on en voit cent à côté qui meurent, non pas de faim peut-être, mais d'affreuses maladies occasionnées par les privations de toutes sortes.

—Il est certain, remarqua Claudine, qu'on ne voit pas à Lyon de misères pareilles.

—On en voit moins peut-être, repartit Madeleine, parce que Lyon est moins grand et qu'on y est moins isolé.»

Puis, s'adressant à Fossette:

«Seriez-vous assez bonne, mademoiselle, pour me conduire chez la jeune Christine Ferrandès? J'ai deux cents francs à lui remettre; mais je compte partager entre elle, les Brisemur et la mère Blancheton.