Fossette devina se qui se passait en elle, et dit:

«Chacun comprend la vertu comme il peut: chez les riches, les jeunes filles se marient généralement sans amour à des hommes qui ne les aiment pas non plus. C'est une affaire d'argent pure et simple. On trouve cela très-moral, parce qu'on est convenu depuis longtemps de le trouver ainsi. On a dit à Christine qu'il fallait se vendre cher ou ne pas se vendre du tout. On ne lui a jamais enseigné autre chose; et, comme elle assurerait ainsi le sort de toute sa famille, elle croit bien faire. Et puis elle n'a jamais aimé. Elle verra bien plus tard. Car, au fond, c'est une bonne et honnête fille.

—Moi aimer un homme, jamais! dit-elle en se redressant fièrement. Maman et grand-mère prétendent qu'ils sont tous méchants. Papa était jaloux, buvait et battait maman tous les jours. Il lui prenait tout ce qu'elle gagnait. Grand-mère ne s'est pas mariée, mais elle a été tout aussi malheureuse. Enfin, d'après tout ce que je vois, je ne me marierai jamais avec un homme pauvre. Avec un riche, je ne dis pas; car, s'il me maltraitait, au moins j'aurais de belles robes, du pain à manger, et quelque chose avec. Maman dit qu'elle a eu assez de misères comme cela, et que, si sa vie était à recommencer, elle s'y prendrait autrement. Elle veut au moins que son expérience me profite.

—Évidemment, se dit Madeleine, certains principes de morale ne varient pas seulement selon les peuples et selon les temps, mais encore au milieu du même peuple, selon les conditions sociales. La pratique de la morale chez une grande dame n'est pas toujours la même que chez une bourgeoise; la morale d'une ouvrière qui peut gagner sa vie ne ressemble pas toujours à celle d'une malheureuse, incapable de subvenir à son existence. C'est désolant, mais presque inévitable! Le malheur abaisse le niveau moral de l'individu, et les sentiments élevés disparaissent devant l'impérieux instinct de la conservation. Il faut vivre! telle est trop souvent la loi unique de celui qui est la proie de la misère. Chez cette enfant, l'affection, le dévouement palliaient au moins une perversité précoce. En lui donnant de bons conseils, en lui indiquant un moyen honnête de gagner sa vie, peut-être était-il temps encore de la sauver de la dégradation. Madeleine voulut le tenter.

—Voyons, mon enfant, dit-elle après un moment de réflexion, si l'on vous procurait une place, soit dans un magasin, soit dans un atelier de modiste, cela ne vaudrait-il pas mieux que d'être danseuse et que de vendre votre affection, comme une marchandise?

—Maman a pensé à tout cela; mais elle désire que je sois riche. Et moi aussi je veux être riche; je veux être heureuse; je veux une voiture doublée de soie pour me promener avec Bichette et grand-mère; je veux que Bichette ait des robes superbes et des poupées aussi grandes qu'elle, et ma pauvre maman une bonne chambre, avec d'épais rideaux et un grand feu qui flambe. Et puis abandonner mon art! Je l'aime, mon art! Renoncer aux applaudissements du théâtre; car je serai applaudie, je ne le puis pas, je ne le veux pas! L'autre jour, Gorju, le perruquier, disait à quelqu'un, comme je passais: «Voilà une fille qui vaut son pesant d'or.» Vous voulez que j'aille m'enterrer dans un atelier quand je peux, rien qu'en me montrant, gagner tant d'argent! D'ailleurs, maman ne voudrait pas.

—Mais c'est mal, mon enfant.

—C'est mal? répéta-t-elle surprise, c'est mal de vouloir le bonheur de toutes celles que j'aime?»

Madeleine se retira navrée.

En lui laissant cinquante francs, elle chargea Fossette de remettre les cinquante francs qui restaient à Mme Blancheton pour acheter une charrette.