Elle trouva Claudine un peu triste; mais elle ne put deviner la cause de cette tristesse. Sa sœur regrettait-elle Lyon ou bien pensait-elle à Jaclard?
«Je ne suis pas encore habituée à la couture, et je ne sais pas vraiment si je pourrai me faire à ce travail, dit Claudine en se renversant en arrière, en étendant les bras comme pour les déroidir; je n'aurais jamais cru qu'il fût aussi pénible de coudre tout le jour.
—On s'y fait, repartit Fossette, c'est un pli à prendre. Mais ce qui fatigue toujours et fait mal aux yeux, c'est le travail du soir.»
Claudine poussa un soupir qui gonfla sa poitrine, et son œil ardent se fixa dans le vague. Un seul espoir pouvait la soutenir dans son rude labeur, cette fille voluptueuse, cette fille de luxe et d'amour, c'était de revoir bientôt celui qu'elle aimait. Mais le matin une lettre de Jaclard lui annonçait l'ajournement de son départ. Telle était la cause de son découragement.
Madeleine quitta ce misérable garni, l'âme abattue par la vue de tant de malheurs. En traversant ce quartier immonde, en longeant ces maisons noires d'où s'échappaient des exhalaisons fétides, elle se disait:
«Il n'y a peut-être pas une de ces croisées qui n'éclaire des douleurs pareilles à celles que je viens de voir. Et cet ulcère est bien petit en comparaison de la lèpre immense du paupérisme. Que peut, en effet, l'organisation actuelle de l'assistance privée et publique, organisation purement palliative, pour guérir un mal aussi étendu, aussi profondément enraciné! Comme le dit Mlle Borel, l'aumône sera toujours impuissante, si l'on ne transforme les conditions mêmes du travail.»
[XXII]
Mme Thomassin occupait, au premier étage d'une maison de la rue Neuve-Saint-Augustin, un appartement somptueusement meublé.
Cette femme n'était plus jeune, mais elle avait été fort belle et avait obtenu naguère quelque réputation dans le demi-monde. La fréquentation d'hommes distingués lui avait communiqué un certain vernis de bonne société.
C'était en outre une femme de tête. Elle tenait sa maison sur un grand pied, occupait une trentaine d'ouvrières. Fréquemment, elle donnait des soirées où le monde le plus mêlé se trouvait réuni. Elle avait de l'esprit, beaucoup d'intrigue; et, comme elle se tenait fort au courant de la chronique scandaleuse, ses anciens amis continuaient à la voir. D'ailleurs elle avait toujours de fort jolies ouvrières, et les amateurs du beau venaient de temps à autre admirer de charmantes figures dans ce sérail mobile, c'est-à-dire souvent renouvelé.