—J'éprouve, madame, en ce moment, une des plus douces émotions de ma vie; et vous la comprendrez lorsque vous saurez que depuis deux ans je m'occupe à traduire en vers ses poésies.
—Vraiment! fit-elle avec une feinte surprise, car Lionel l'en avait instruite. Que vous êtes heureux de connaître l'allemand! Je ne croyais pas que cette rude langue tudesque pût s'assouplir ainsi, et rendre les nuances les plus délicates de notre esprit français, les images les plus gracieuses, les peintures les plus coquettes. Le croiriez-vous? vous allez penser que c'est bien là une fantaisie de tête folle et désœuvrée: depuis que je lis Heine, je désire étudier l'allemand; et si ce n'eût été la terreur de m'entendre dire par mon professeur: Ponchour, montâme, dès aujourd'hui j'aurais commencé mes leçons. Mais ma subite passion pour l'allemand ne résisterait pas à ces accents barbares.
—Combien je regrette, madame, dit Albert, de quitter Paris sitôt, je vous aurais offert mes services! car je parle et j'écris l'allemand aussi facilement que le français. L'hiver prochain, si vous daignez les accepter, je serai très-heureux d'initier une aussi fervente admiratrice de Heine aux splendeurs de sa poésie.
—Hélas! soupira Lucrèce, il en est de tous les projets comme de l'amour: partie remise est partie manquée. Merci toutefois de votre proposition; je l'accepterai si nous sommes en vie tous les deux, si le destin ou la fantaisie ne nous pousse pas, vous au nord et moi au sud, si mon enthousiasme germanique se soutient; car l'enthousiasme, aussi bien, plus même que tout autre sentiment, a besoin d'être alimenté, et je suis femme. Or, souvent femme varie; mais non, je suis sûre que vous n'avez pas mauvaise opinion de nous, et que vous croyez à notre constance.
—Madame, répliqua Albert sérieusement, je crois la femme capable de tous les dévouements et de toutes les noblesses. Et, quand elle tombe, la faute n'en est pas à elle, mais à l'homme. Ses vertus lui appartiennent. Tous ses vices lui viennent de nous.
—Il y a de la partialité dans ce jugement, et sans doute de la galanterie. Peut-être est-ce tout simplement un sentiment d'équité, le besoin de réagir contre les injustices des hommes à notre égard. Mon opinion à moi, c'est qu'on ne peut nous juger. Pour savoir au juste ce que la femme pourrait être et ce qu'elle pourrait produire, il faudrait lui laisser une entière responsabilité d'elle-même et lui permettre une complète liberté de développement.»
On le voit, Lionel avait mis Lucrèce au courant de ce qu'il appelait les toquades d'Albert.
«C'est aussi ma pensée, madame, repartit Albert. Seulement vous l'avez formulée plus nettement que je ne l'aurais fait. Vraiment, vous me voyez ravi. Chaque fois que je rencontre une femme supérieure, et il y en a plus qu'on ne pense, loin de m'en sentir humilié j'en éprouve comme un triomphe; car je ne trouve rien d'injuste, de brutal même, rien qui prouve mieux la faiblesse morale de l'homme, l'infériorité réelle de son caractère, que les railleries jalouses dont il accueille la femme supérieure. Y a-t-il une rivalité, possible entre l'homme et la femme? Le ton naturel ne nous place-t-il pas à vos genoux? Ce n'est pas de la part de la femme que la lutte est ridicule, c'est de la part de l'homme. Sans doute les femmes en général n'ont pas la même aptitude pour les études abstraites; mais n'arrivent-elles pas, par l'intuition, à la compréhension de toutes choses? Ne s'élèvent-elles pas plus haut que nous dans les sphères de l'idéal! Et quand elles admettent un principe, elles le suivent jusque dans ses dernières conséquences. Je l'affirme, la femme est plus logique que nous, et surtout elle est plus juste. L'homme a bien raison vraiment d'être fier de son aptitude philosophique. À quelle vérité absolue, religieuse ou métaphysique est-il arrivé avec ses belles facultés pour l'abstraction? A-t-il prouvé l'existence de Dieu ou l'existence de l'âme? En ces matières, la femme, qui raisonne moins, est plus avancée que lui, car elle se laisse guider par le sentiment qui seul peut résoudre autant que possible de si grandes questions. Un de ces orgueilleux champions de la supériorité masculine me disait un jour: «Une femme pourrait-elle jamais produire les ouvrages de Kant?» Mais d'abord, lui répondis-je, vous-même, tout homme que vous soyez, les produiriez-vous? Le cerveau de Kant est une exception. Il y a aussi des femmes exceptionnelles qui pourraient penser plus fortement que vous et moi. Mais, à supposer qu'elles n'arrivent jamais à une telle concentration de la pensée, est-ce là une preuve de réelle infériorité, et le monde serait-il moins avancé s'il n'avait pas produit ces systèmes à peu près incompréhensibles, ou tout au moins fort controversables? Elles ont trop le sentiment du beau, ces chères et aimables créatures, et de l'utile aussi, quoi qu'en disent leurs adversaires, pour se barbouiller l'âme dans tout ce charabia.»
Lucrèce avait écouté Albert avec recueillement; car elle savait que, pour un jeune homme qui débute dans la carrière des lettres, cette attention admirative est la plus séduisante des flatteries.
Quand il eut fini, elle lui tendit la main.