«Quel noble et grand cœur vous faites, et que je suis heureuse de vous connaître! Vous, vous n'êtes qu'au début de la vie; moi, j'ai beaucoup étudié, beaucoup vu, et cependant nous sommes exactement au même point. Deux seules choses maintenant m'intéressent, la poésie et le sort des femmes.
—Oh! madame, repartit Albert entièrement dupe de cette habile comédienne, il faut que je vous confesse mon erreur, je dirai plus, mon crime. Me pardonnerez-vous d'avoir pu vous méconnaître? En vous voyant si belle, si fêtée, jetée au milieu d'un monde....»
Il hésita.
Lucrèce poussa un soupir.
«Dites le mot, monsieur, je ne vous en voudrai pas: d'un monde encore plus vicieux que frivole.
—Eh bien! reprit Albert, je n'aurais jamais cru rencontrer en vous cet esprit élevé. Je n'imaginais pas d'ailleurs que vous pussiez trouver le temps de penser quelquefois.
—Si vous saviez ce que j'ai souffert pour en arriver là! dit Lucrèce en fermant les yeux, comme pour repousser le souvenir de ses souffrances.
«Vous avez souffert? vous souffrez?» s'écria Albert réellement ému.
Lucrèce se tut un instant. Son visage prit une magnifique expression de douleur. Elle pâlit, car il est certainement des femmes qui pâlissent quand elles le veulent. Et puis tout à coup elle releva la tête avec l'étincelle de la colère dans les yeux.
«Comment te souffrirai-je pas dans la position fausse et humiliante où je me trouve placée? Ah! le monde est bien dur, bien injuste envers les pauvres femmes. Restée seule à seize ans, belle, instruite, sans fortune, comment aurais-je pu résister aux séductions qui m'entourèrent? Une première faute suffit à perdre une femme. De cruels préjugés lui rendent la réhabilitation impossible. Sans doute j'aurais pu me relever à mes propres yeux et sortir de l'opprobre. Une fois je l'essayai. J'avais vingt ans; je commençais à penser; je voulus me tirer de cette fange. Je quittai héroïquement un appartement somptueux pour une mansarde misérable. Tout un hiver je luttai contre le froid, contre la faim, contre les répugnances du travail; mais mes forces trahirent ma résolution. Je fis une maladie. Mon courage d'ailleurs était à bout. Après une première chute, la pente au vice redevient si facile! Et je n'avais pas le choix. Il fallait y retomber ou mourir; car toute carrière honorable m'était fermée. Mourir à vingt ans, ou, ce qui était pis que la mort; endurer la longue agonie de la misère, je n'en eus pas la force. Ceux qui nous flétrissent de leur mépris se sont-ils jamais trouvés dans cette horrible alternative? Et, à supposer que j'eusse résisté, quelle compensation m'eût offert la société? Qui seulement eût connu mon héroïsme? qui m'en eût su gré? Depuis six mois que je luttais, que je jouais ma santé, ma beauté, ma vie elle-même, dans ce combat de toutes les heures, aux yeux de quel monde m'étais-je réhabilitée? Si mon concierge était honnête homme, peut-être avais-je conquis son estime. Tandis qu'en reprenait ma vie passée, avec plus d'expérience, je pouvais me faire dans un certain monde une position brillante. N'ayant pu me relever par la vertu et le travail, je voulus ensuite me relever par l'amour, ou tout au moins par un attachement sérieux. J'eus le bonheur de rencontrer un véritable honnête homme. C'était le prince Dorowski. Il m'aimait éperdument. Mon affection pour lui était une reconnaissance passionnée plutôt que de l'amour. Nous devions nous marier. Hélas! je le perdis. Alors je pensai mourir de douleur; et je me demande encore comment j'eus le courage de vivre. Depuis lors, je suis restée dans cette société interlope, puisque c'est la seule qui puisse m'admettre. Mais, Dieu merci! mon ami revînt-il en ce monde, je pourrais lui dire: Je suis encore digne d'être votre femme.»