Elle cessa un instant de parler; de vraies larmes roulaient dans ses yeux. Albert respecta son silence.
«Mais je suis folle vraiment, reprit-elle avec un sourire forcé. Je ne sais pourquoi je vous confie ainsi ma vie et mes plus secrètes souffrances, à vous que je connais à peine. C'est sans doute que j'ai deviné en vous une âme assez noble, un cœur assez généreux pour me comprendre et m'absoudre. Dites-moi que vous me pardonnez de vous ennuyer ainsi.
—Je dirai plutôt, madame, que je vous dois des remerciements pour la confiance dont vous daignez m'honorer.
—Vous du moins vous ne ressemblez pas aux autres hommes. Vous vous intéressez à ces pauvres femmes dont la vie est aussi flétrie, plus douloureuse peut-être que celle des condamnés au bagne.
—Je ne sache pas, en effet, de situation plus digne d'indulgence et de commisération, repartit Albert.
—Quel homme bon et juste êtes-vous donc, qui savez aimer et plaindre la femme tombée! Ceux-là mêmes, au contraire, qui nous ont perdus nous, insultent et rient de notre malheur. Ils nous disent avec cruauté: «Si vous souffrez de votre dégradation, pourquoi rester au milieu de ce monde qui vous foule aux pieds? N'y a-t-il donc pas un coin de terre où vous puissiez vivre inconnue, oubliée? Vous le voyez bien, le vice vous plaît, le vice vous attire, le vice est votre élément. Vous n'avez pas de cœur. Vous aimez mieux être méprisée, insultée, que de renoncer à cette vie folle. Car ce qu'il vous faut à vous, c'est la joie bruyante qui étourdit, ce sont les plaisirs qui avilissent.» Ah! sans doute, cela est triste à dire: il y a du vrai là dedans, la femme la plus dégradée souffre de son opprobre, souhaite la possibilité de la réhabilitation; mais toutes ou presque toutes aiment cette existence vertigineuse et n'y peuvent renoncer que lorsque la vieillesse les condamne à la retraite. Ce qu'il y a de plus affreux pour ces malheureuses victimes du vice, ce n'est pas cela encore, c'est qu'elles ne peuvent plus être aimées. Sans doute on les désire, sans doute on se ruine pour elles; mais les aimer avec cette estime, ce respect qui accompagne l'amour véritable; non, pour elles ce bonheur est à jamais perdu. Et cette femme faite pour l'amour, dont le cœur était pur, dont le cœur peut-être est vierge encore, car il se peut qu'il n'ait jamais aimé, cette femme qui malgré sa souillure a conservé le souvenir de la vertu, le culte du beau, cette femme ne connaîtra jamais les ivresses pures, les joies profondes et douces d'un amour élevé, d'un amour partagé. Oh! c'est affreux, c'est affreux? Et c'est là, croyez-le, notre plus cruel supplice.»
En parlant ainsi, Lucrèce était superbe, on l'eût dite inspirée.
Albert l'écoutait tout palpitant. Il était trop confiant et trop naïf pour découvrir dans cette tirade un peu déclamatoire, dans ce mélange de réalités et de mensonges, des effets habilement préparés.
Lucrèce cacha sa figure dans ses mains comme pour voiler sa douleur; mais elle écartait un peu les doigts pour observer Albert.
Albert était troublé. Involontairement, il comparait cette femme et Madeleine.