Madeleine, sans doute, était aussi belle. Mais, avec sa pureté virginale, elle ne lui avait jamais causé une émotion aussi vive; jamais en sa présence il n'avait ressenti ces chaudes effluves, ni cet attrait violent qu'exercent les amours impurs.
«Oh! madame, dit-il tout tremblant, ne désespérez point. Vous trouverez certainement un cœur assez bon, assez tendre pour vous absoudre, pour vous aimer comme vous le désirez, et, j'ose le dire, comme vous le méritez.
—Merci de votre prédiction,» dit-elle.
Elle lui tendit la main. Albert la baisa respectueusement en rougissant.
«Je vous en supplie, reprit Lucrèce, accordez-moi votre amitié. Elle me relèvera déjà à mes propres yeux. Soutenue, encouragée par vous, j'arriverai certainement à me dégager tout à fait de ce milieu de corruption. Ah! sans doute un pressentiment m'attirait vers vous. Dès le premier jour que je vous vis, je reconnus en vous mon sauveur; et depuis ce moment j'ai fait des efforts pour devenir meilleure. Je m'occupe de bonnes œuvres. Je m'intéresse particulièrement au sort des jeunes ouvrières sans protection et qui manquent d'un travail suffisamment rétribué. Au n° 37 de la rue de Venise habite une jeune fille du nom de Christine Ferrandès. J'ai su par M. de Lomas que vous vous étiez intéressé à elle. Je compte obtenir pour votre protégée un engagement dans le ballet qu'on monte en ce moment aux Folies-Dramatiques. Sans doute la carrière du théâtre offre beaucoup d'écueils. Mais cette petite Ferrandès, quoique dans une mauvaise voie, a du bon, et j'espère l'arracher aux pernicieux conseils que lui donne son entourage. Qu'en dites-vous? Ai-je bien fait?
—Sans doute, madame, répondit Albert, flatté et même un peu confus de cette déférence; je comprends votre pensée: vous voudriez persuader à cette jeune fille qu'une actrice peut rester digne, et lui donner une si haute opinion de l'art dramatique qu'elle en arrivât à le respecter, à le relever dans sa personne par une conduite honorable. Comment ne vous approuverais-je pas? Cependant je crois que la bienfaisance privée est impuissante pour l'amélioration morale et matérielle du sort des femmes. Il faut qu'elles s'unissent, s'associent entre elles pour lutter contre les préjugés qui les asservissent et contre les diverses exploitations dont elles sont victimes. Si vous le permettez, madame, dans un prochain entretien, je vous émettrai là-dessus mes idées. Ou du moins ce ne sont pas mes idées, mais celles de Mlle Borel, une femme aussi très-supérieure.»
Lucrèce saisit avec empressement ce prétexte pour réclamer instamment une nouvelle visite.
[XXXI]
En sortant de ce boudoir parfumé et un peu sombre, Albert se sentit plus à l'aise. Il passa la main sur son front brûlant comme pour en chasser la fièvre. Il ne voulut point reparaître immédiatement devant Madeleine, car il s'en jugeait indigne. Que lui inspirait donc Lucrèce? C'était un sentiment étrange. Elle l'attirait et l'effrayait en même temps. Il admirait son esprit et sa beauté; mais il ne l'aimait point, et cependant l'émotion qu'il éprouvait ressemblait à l'idée qu'il s'était faite de l'amour.
Croyant retrouver son calme habituel, il descendit aux Tuileries et s'assit sur un banc solitaire. Il resta rêveur, mais il ne pensait pas. Son cerveau, envahi par l'image de Lucrèce, était comme frappé de stupeur; et son regard voilé, ses lèvres frémissantes attestaient le trouble profond qui régnait en lui.