«Écoutez-moi, mon enfant, dit-elle à Claudine, je reviendrai dans deux ans. J'espère vous trouver encore sage et bonne ouvrière; mais pour vous rendre la vertu possible, je vais placer en votre nom cinq cents francs à la caisse d'épargne. Vous y recourrez dans les moments difficiles, c'est-à-dire dans les maladies ou les chômages forcés; mais seulement dans ces moments-là. Ce n'est pas une aumône que je vous fais, c'est un prêt; car, si vous perdiez l'habitude d'un travail régulier, vous ne pourriez que très-difficilement la reprendre.»
Depuis un instant on entendait parler dans le corridor, et Madeleine, croyant reconnaître une voix, avait tressailli et prêtait l'oreille.
On frappa à la porte.
Elle alla ouvrir et se trouva en face de Mme de Courcy et d'Albert Daubré.
Claudine, reconnaissant la belle visiteuse qui était venue demander Fossette huit jours auparavant, se présenta pour lui répondre.
Albert avait soudain pâli. Il n'osait lever les yeux sur Madeleine.
Quant à Madeleine, en le voyant accompagner cette femme élégante et encore jeune, et en remarquant son trouble, elle avait tout compris, et ses préoccupations et sa résolution subite de rester à Paris.
Albert, en effet, était fort perplexe. Son embarras n'était point seulement causé par la présence de Madeleine, à laquelle, après tout, son cœur pas plus que ses lèvres n'avaient jamais rien promis. Mais que devait-il faire? Présenter à Madeleine et à Mlle Borel, Mme de Courcy, une femme galante, c'était commettre une grave infraction aux lois du monde. Ne pas la présenter, c'était blesser Lucrèce qu'il jugeait plus malheureuse que coupable. Bien qu'elle vécût dans une société interlope, il la regardait comme une femme si supérieure, qu'avec sa justice prime-sautière, il préféra commettre une inconvenance plutôt qu'une cruauté. D'ailleurs Madeleine et Mlle Borel avaient l'âme assez haute pour la lui pardonner.
«Mademoiselle, dit-il, je vous présente Mme de Courcy, une de vos admiratrices, et qui depuis quelque temps partage toutes nos idées.»
Madeleine, avec sa nature vibrante, ressentit pour Lucrèce une très-vive répulsion.