Elle était donc fort curieuse d'étudier, partout où elle les rencontrait, les germes de cette nouvelle organisation qu'elle croyait appelée à transformer le monde économique. Elle-même se donnait la mission de fonder pour les femmes des sociétés de production, afin de les soustraire à l'exploitation de tant d'entrepreneurs et d'entrepreneuses, qui, sans engager un bien gros capital, s'enrichissent réellement du travail de l'ouvrière.

Claudine était radieuse. Elle leur présenta son amie, et leur raconta le projet qu'elles venaient de former de vivre et de travailler ensemble.

Geneviève, par discrétion, se retira sous prétexte de défaire sa malle.

Mlle Borel, profondément touchée de l'héroïsme de ces jeunes filles, se disait:

«Sans doute, tant qu'elles auront de l'ouvrage, elles ne mourront pas de faim; mais, s'il arrive un chômage, si l'atelier qui leur fournit du travail se ferme, que deviendront-elles?

«Avez-vous pensé, mon enfant, demanda-t-elle à Claudine, à quoi vous pourriez vous occuper si vous veniez à manquer d'ouvrage dans votre spécialité?

—Non,» répondit Claudine, étonnée de cette question.

L'insouciance est caractéristique chez toutes les ouvrières. Il semble qu'elles soient d'autant plus imprévoyantes que leur situation est plus précaire. Au reste, n'est-ce pas là plutôt un bienfait de la nature, et faut-il accuser ces pauvres filles de ne point prévoir ce lendemain si incertain, qu'un caprice de l'entrepreneur ou un caprice de la mode peut faire soudainement plein d'angoisse, horrible de misère!

Mlle Borel soupira.

«Cette imprévoyance est navrante, pensait-elle. Ce n'est pas seulement la répartition des produits du travail qu'il faut changer; il faut encore donner à l'ouvrière une éducation plus complète, et lui enseigner les éléments de plusieurs professions.