—Non, je t'aime mieux à moi toute seule,» dit Claudine dont le sourcil se fronça.

Chez elle l'amitié même prenait le caractère exclusif de la passion.

«Tu verras, reprenait-elle, nous serons bien heureuses. À nous deux nous pouvons gagner cinquante sous par jour; en travaillant bien, peut-être trois francs, et, si l'ouvrage est avantageux, quatre francs. Nous ne dépenserons que moitié pour notre nourriture. Tu le vois, nous pourrons encore nous acheter de jolis bonnets et des bottines.

—Oui, mais, fit observer Geneviève, je ne me porte pas bien; si j'allais tomber malade!

—Oh! je te soignerai, tu verras, repartit Claudine en l'embrassant.

—Que tu es bonne! soupira Geneviève. Je voudrais être moins malheureuse, afin de pouvoir me réjouir d'un meilleur cœur de ton amitié.»

Comme elles devisaient ainsi, Madeleine et Mlle Borel entrèrent.

Madeleine venait faire ses adieux à sa sœur. Elle avait désiré que Mlle Bathilde, avant son départ, l'accompagnât chez Claudine, afin de lui donner des conseils qu'elle-même, à cause de son âge, ne pouvait lui adresser.

Mlle Borel venait aussi pour voir Brisemur et lui parler de ce projet de société coopérative dont elle voulait connaître les bases. Elle désirait se renseigner auprès de l'ouvrier sur les essais de ce genre tentés en 1848.

Elle pensait que ces essais, interrompus par les événements politiques, allaient se reproduire avec plus de maturité et dégagés de tout esprit de secte et de parti. Ces essais, basés sur l'association, consistaient surtout à fonder pour le prolétaire le crédit mutuel, et à affranchir l'ouvrier du capitaliste et de l'intermédiaire.