Positive comme un agent de change, elle était cependant susceptible d'enthousiasme et de générosité. Elle disait avoir eu quelques faiblesses et de réelles amours.

Dévoyée, cette femme devait produire autant de mal qu'elle eût pu produire de bien en se développant dans des circonstances favorables. Car souvent ces puissantes organisations destinées à agir dans une large sphère, quand elles sont resserrées dans d'étroits milieux, ne s'ouvrent des issues qu'en produisant d'effroyables malheurs.

Intrigante, véritable diplomate, possédant une grande connaissance du monde, elle avait entrepris de régner dans une certaine société. Son salon, en effet, avait acquis une notoriété artistique et même littéraire. Quelques-uns de ses admirateurs l'avaient appelée Ninon II. Les plus fanatiques l'acclamaient Lucrèce Ire.

Mais en vieillissant, elle avait vu diminuer le nombre de ses assidus. Alors, pour retenir son monde, elle avait fait jouer; et, ne comptant plus guère sur ses propres charmes, elle recourait aux attraits de plus jeunes. Elle avait produit de la sorte deux ou trois femmes qui obtinrent une renommée passagère dans ce monde interlope.

À quarante-deux ans, elle s'était liée avec M. de Lomas, un homme taré de cœur comme de conscience. Cette fange morale l'avait attirée. Quoique sans fortune, il était bien posé parmi l'aristocratie jeune et élégante. Elle espérait le faire servir à son ambition; car elle le tenait dans une véritable dépendance par des services que ses besoins de luxe et ses embarras d'argent le forçaient d'accepter.

«Songerait-il réellement à se marier? pensa Lucrèce. J'éclaircirai cela; mais ce n'est pas le moment. Voyons, cher, reprit-elle avec un accent de tendresse, vous dites que vous m'aimez; je veux bien vous croire, mais alors prouvez-le-moi en montrant un peu plus de ferveur dans mon service.

—Parlez; je suis, comme toujours, à vos ordres.

—Eh bien! Mme de Beausire a juré qu'elle ferait tomber mon salon. D'abord elle a pris mes jours. Elle est intrigante, adroite. Par haine contre moi, M. de Barnolf la soutient à outrance. M. de Saint-Julien, Mme de Saint-Ange m'ont déjà fait infidélité. Le duc de Cerny vient de lui acheter un magnifique hôtel rue de la Madeleine. Elle a des salons superbes. On y joue un jeu d'enfer.

—Reçoit-elle des artistes, des littérateurs?

—Ah bien oui! vous savez qu'elle est ignorante comme une grue. Ce sont ses cheveux rouges qui l'ont mise à la mode, et ses yeux brun clair qui l'ont fait surnommer, comme une héroïne de Balzac, la Fille aux yeux d'or. Mais elle n'a ni esprit ni distinction; ce n'est qu'une fille, et du plus mauvais genre. Sa mère, marchande à la toilette, rue Saint-Roch, a été autrefois écaillère à la halle. Sa bouche molle, son regard inexpressif et son teint blafard lui donnent en effet quelque chose du mollusque que sa mère a passé sa jeunesse à contempler. Comme elle est massive et sans grâce, ses admirateurs la comparent à une femme de Rubens. Comme elle a des pieds énormes, j'entendais dire l'autre jour à l'un de ses fervents que la beauté réside dans la proportion, et que rien n'est plus laid qu'un pied trop petit. Voilà ce que c'est que la vogue. Si elle était boiteuse, on la comparerait à Mlle de la Vallière. On prétend qu'elle reçoit les plus jolies femmes de Paris, et ne me laisse que les rebuts, les rossignols. À ce propos, M. de Barnolf disait hier que mon salon ressemble à une galerie de figures de cire, tellement les femmes sont badigeonnées; ou bien encore à une exposition de fossiles, et qu'il demanderait à l'Académie la permission de me présenter au prochain concours paléontologique. Eh bien! Lionel, cela ne vous indigne pas? Vous m'écoutez avec un calme....