La robe brodée excita son ravissement.
—Je veux te peindre ainsi vêtue! s'écria-t-il avec une vivacité soudaine. Au prochain salon, il faut que j'envoye ton portrait! Ils verront que je ne suis pas tout à fait fini.... Et l'on mettra cette mention: La Fille du Peintre.... Mon enfant, le docteur me reprochait de manquer du désir de guérir.... Mais je veux peindre encore! Je veux te peindre, Hélène!
Depuis quelques jours, elle sentait en elle une susceptibilité morbide. Était-ce ce grand changement qui l'avait brisée? Ou bien le développement subit de son être, dans ce milieu intensif, avivait-il, raffinait-il sa sensibilité? Elle souffrit de l'entendre dire qu'il voulait vivre pour son art, alors qu'il n'avait pas trouvé la force de guérir pour sa fille. En ce moment, elle constatait encore plus vivement qu'elle ne l'avait encore fait, que ce n'est pas assez des liens du sang pour fondre les âmes, qu'à son affection, qui se traduisait en un sincère dévouement, il manquait un passé. Son père et elle ne connaissaient guère rien l'un de l'autre, et tout à coup, en voyant déborder ses jupes bretonnes sur les tapis orientaux et le carreau de marbre, elle sentit la nostalgie l'alanguir. Il n'y avait plus rien d'elle là-bas, et ici, elle était étrangère: même ce nom d'Hélène, que lui donnait son père, soulignait en elle comme une transformation. Elle eut un besoin fou de se retrouver elle-même, de se revoir dans son ancien cadre, et, saisissant fiévreusement la main d'Hervé, elle lui dit, dévorant ses larmes:
—Appelez-moi Léna, comme chez nous!...
XXVI
C'est la vieille de Noël, et Hervé compte joyeusement les jours, le docteur lui ayant promis de le laisser sortir dès que la température serait assez douce. Il a repris sa place dans l'atelier, rangé par sa fille. Il a émis quelques critiques, et formulé des approbations. Il lui apprend, maintenant, à mettre en lumière tels objets de prix, à grouper les œuvres qui se font valoir, à agencer les effets de lumière et de couleur. Il l'initie à l'art, non en émettant devant elle des théories ou en lui donnant des leçons, mais inconsciemment, sans y songer, par un mot, un geste, une appréciation. Il lui indique ce qu'elle doit voir dans les églises, se réservant de la conduire dans les musées. Et, comme il connaît Venise à fond, il l'envoie en gondole dans tel canal étroit où il y a un vieux palais gothique, où un jardin met une note rare et gaie dans ces amas de marbre, où des touffes de cactus ou des bouquets de laurier produisent un effet étrangement pittoresque. Il lui décrit chaque palais du Canal Grande, lui conte leur histoire. Ainsi, quand elle sort, les récits ou les descriptions de son père ont tout animé pour elle, et elle s'initie rapidement à ces impressions tellement spéciales à Venise.
Et cependant, une note de vie manque à tout cela, pour elle. Ses admirations, ses sensations d'art, elle ne peut les échanger. Elle est toujours seule, et elle sent que, si artiste que soit son père, elle n'est pas en communion complète avec lui, parce qu'il a, lui, un côté technique qui lui fait défaut, à elle. Il peut s'enthousiasmer pour la note plastique, pour le savoir-faire, pour la partie matérielle de l'art. Elle est, elle, une primitive, tout sentiment, et il faut que l'art la touche et lui parle à l'âme. Elle a, en outre, quelquefois vaguement souffert de constater chez son père quelque chose de léger, d'un peu sceptique. Il ne la comprend pas toujours: peut-être après si longtemps, a-t-il oublié l'âme bretonne. D'ailleurs, elle a vainement essayé de fondre leurs deux passés, de faire revivre cette longue durée de leurs existences qu'ils ne connaissent pas. Hervé a peur de souffrir, fut-ce de l'évocation des choses évanouies; il ne désire pas ranimer les cendres des chagrins disparus, et, content de voir près de lui cette fille tendre et attentive dont la beauté réjouit son œil d'artiste, dont les soins lui rendent un confort oublié, il ne ressent aucune curiosité au sujet des années qu'elle a passées loin de lui, ni des impressions naïves d'une jeunesse écoulée dans un milieu rustique.
Ses amis ont repris le chemin de son atelier. Ils sont, pour la plupart, d'un certain âge et cosmopolites. Il s'anime facilement, comme les gens nerveux, et justifie sa réputation de causeur brillant. Les Français qui se piquent d'art ne manquent pas de venir le voir. Les Italiens aiment son enthousiasme pour leur pays, et l'œuvre que ce pays lui a en grande partie inspirée. Les Américains paient très cher ses études du Canal Grande et de la Giudeca. On fume chez lui de bons cigares, on boit du café et de la limonade, et Léna se sent de plus en plus étrangère à ce milieu de touristes ou de cosmopolites, où son père lui apparaît sous un jour nouveau.
Elle travaille d'ordinaire dans l'atelier. D'abord, elle gardait le silence sur des questions qui lui étaient inconnues; mais peu à peu, son goût s'est formé; peu à peu, elle se sent capable de formuler une idée, un avis, et quelques-uns de ces visiteurs lui deviennent sympathiques. En revanche, il y en a d'autres qu'elle déteste. Elle sent bien que son père lui-même la regarde avec embarras lorsque ceux-ci arrivent, et elle a coutume, alors, de plier son ouvrage et de se retirer dans la petite chambre qu'elle a réussi à rendre a peu près habitable.
Mais enfin, aucun de ces gens n'est pour son père un ami. Lui aussi doit le sentir, car il arrive souvent qu'après ces heures joyeuses pendant lesquelles il a retrouvé l'entrain, l'esprit de sa jeunesse, il tombe dans des accès de spleen. Alors, ses yeux se ternissent, ses rides se creusent, son regard cherche quelque chose de vague, d'introuvable, d'inaccessible, et si Léna veut lui parler, le distraire, il ne l'entend pas, mais il l'interrompt inconsciemment par une question sur les monts d'Arrez ou le Coatlanguy.