Ainsi, le mal mystérieux que ressent le curé de Boulommiers, dans sa vie héroïquement dévouée, entre les murs sordides du pauvre presbytère, vient hanter le peintre épris des beautés d'Italie, en face du Grand Canal joyeusement sillonné de gondoles, sous les plafonds où éclatent gaiement les riches couleurs de la plus brillante école du monde.
Naturellement, Séverin fréquentait l'atelier d'Hervé Lebreton. Il peignait, lui aussi, et demandait des conseils. Mais ce qui l'attirait, ce n'était pas seulement le talent du peintre où l'agrément de sa conversation, c'était le sentiment de vague inquiétude qu'il ressentait au sujet de Léna.
Il continuait à éprouver pour le compte de ses parents de véritables remords. Eux les avaient secoués, dans leur brillante saison de Florence. Quand il lisait les enthousiastes descriptions de Landry, qu'il le voyait épris des beautés de la ville des fleurs, ravi du cercle d'élite dans lequel sa mère l'avait introduit, il relisait avec une sorte d'indignation ces autres lettres, vieilles de quelques semaines, d'un autre Landry, amoureux alors de simplicité, de rudesse, de pays sauvages et de mœurs primitives. Landry avait oublié ce prétendu éveil de sa personnalité dans ses courses solitaires. Il ne pensait plus au charme rustique du vieux manoir, et s'il se souvenait de la jeune fille dont il avait brisé le cœur, c'était pour rendre un hommage égoïste à la perspicacité de sa mère, et pour s'applaudir d'avoir échappé à un sort désastreux.
Séverin jugeait, lui, que les siens avaient fait à Léna un tort très réel, et qu'une réparation quelconque lui était due. Laquelle? Il ne le savait pas; mais en attendant, de même qu'il s'était occupé d'elle pendant son voyage, il se croyait tenu de veiller sur cette enfant jetée dans un milieu exclusivement masculin, à la préserver des contacts brutaux et décevants, à faire, dans la mesure du possible, que son initiation à l'art, que le complément de son éducation, que le raffinement enfin donné à son esprit n'atteignissent en elle rien de ce qui fait le charme de la jeune fille.
Il ne pouvait être question de la conseiller. Il pouvait seulement l'entretenir dans des courants d'idées très pures et très hautes, dégager pour elle la notion la plus élevée de l'art, insinuer à son père certains avis très sages dont la finesse du peintre devait faire son profit, et enfin renseigner directement Léna sur les amis que recevait Hervé. Il résolut, en outre, de lui procurer quelques relations féminines, capables de la soutenir dans l'isolement un peu dangereux de sa vie.
Cette veille de Noël, il trouva Hervé et sa fille seuls, évidemment déprimés, plus silencieux qu'à l'ordinaire. Lorsque luisent au ciel des familles les fêtes qui, en élevant les âmes, rapprochent les cœurs et resserrent les liens, la nostalgie s'abat, plus lourde, sur les exilés.
—Je contais à Léna les Noëls de mon enfance, dit le peintre, qui était frileusement étendu sur une chaise longue, recouvert d'une fourrure.
Léna essaya de sourire.
—Mon ami, dit Hervé, soudain ranimé par l'apparition d'une figure familière, il faut que vous enduriez les radotages d'un vieil être mélancolique qui vit ce soir très loin d'ici, dans les monts d'Arrez....
—J'aime beaucoup les voyages en chambre, dit Séverin avec une affectation de gaieté, et les contrastes me plaisent: de Venise en Bretagne, ce sera piquant!