—Oh! je ne prétends pas que tu dépenses une grosse somme! Je crois ce convive peu intéressé à ce qu'il mange, et Giuseppa ne sait pas faire grand'chose. Mais il faut arranger un joli décor.

—Je ferai le dîner, mon père.

—Vraiment? A la condition, alors, que tu n'aies pas les joues enflammées ni les mains brûlantes.... Arrangeons le décor.... Ouvre ce bahut, qui doit contenir des nappes et des chiffons brodés....

Léna, étonnée, obéit, et déplia avec admiration des napperons anciens, un peu jaunis, mais brodés, les uns en blanc, les autres en soie de couleur.

—C'est du temps où je collectionnais d'anciennes broderies. Tu en agenceras deux ou trois sur cette table.

—Nos assiettes sont écornées, père.

—Qui te parle de l'horrible faïence blanche dans laquelle Giuseppa nous sert ses viandes carbonisées? Prends dans ce vaisselier un assortiment d'assiettes variées, peu importe que ce soit du vieux Japon, du Rouen, ou de l'émail italien. Il y a des verres de Venise, dans cette vitrine, qui feraient passer sur le plus aigre verjus, et aussi quatre ou cinq couverts qui ont bien près de deux siècles, et qui m'amusent à regarder.... Tu as le choix parmi les aiguières, et il y a plus de cristaux qu'il n'en faut pour arranger quelques fleurs, que tu choisiras tantôt. M. de Salles est artiste, et je veux faire de ce couvert une nature morte digne d'une exposition.

Léna entra avec une joie amusée dans les idées de son père. Elle arrangea sous sa direction un couvert sans prix, délicieux à voir, impossible à évaluer. La main diaphane et adroite du peintre redressa de pâles roses dans un porte-bouquet, et sema de grosses violettes de Parme sur le napperon jauni. Comme il commandait le modeste menu: un poulet rôti et une terrine de foie gras, un colis fut apporté du chemin de fer, un panier en jonc, portant une large adresse de l'écriture de Loïzik. Léna l'ouvrit, en pleurant si fort, qu'elle voyait à peine ce qu'elle déballait; c'étaient des perdrix, la chasse de Goulven, un pâté succulent dans une croûte de ménage, des pommes de reinette jaunes et ridées, et du houx constellé de baies rouges.

Hervé, avec une agitation soudaine, voulut lui-même disposer ce houx, cueilli, il le reconnaissait, près de la tourelle au nord du jardin, et les pommes dont la vue et le parfum lui causaient une émotion profonde.

Léna alla s'enfermer avec tous ces trésors dans le cabinet qu'elle avait transformé en cuisine; puis, quand tout fut préparé, elle alla à l'église. Avant de rentrer, elle se rendit au bureau du télégraphe, et écrivit une dépêche pour le Coatlanguy: