I. «On regarderait comme un gouvernement insupportable celui qui exigerait de ses sujets la dixième partie de leur temps pour son service; mais la paresse est bien plus exigeante chez la plupart d'entre nous. L'oisiveté, qui amène les maladies, raccourcit beaucoup la vie. L'oisiveté, comme la rouille, use plus que le travail; la clef est claire tant que l'on s'en sert, dit le bonhomme Richard.—Vous aimez la vie, dit-il encore: ne perdez donc pas le temps, car c'est l'étoffe dont la vie est faite. Combien de temps ne donnons-nous pas au sommeil au delà du nécessaire, oubliant que renard qui dort ne prend pas de poule, et que nous aurons le temps de dormir dans la bière, comme dit le bonhomme Richard.

«Si le temps est le plus précieux des biens, la perte du temps, comme dit le bonhomme Richard, doit être la plus grande des prodigalités. Il nous dit ailleurs: Le temps perdu ne se retrouve plus;—assez de temps est toujours trop court. Ainsi donc, au travail, et pour cause! de l'activité! et nous ferons davantage avec moins de peine. L'oisiveté rend tout difficile; le travail rend tout aisé;—celui qui se lève tard traîne tout le jour, et commence à peine son ouvrage à la nuit.—Fainéantise va si lentement, que pauvreté l'atteint tout de suite.—Pousse les affaires, et qu'elles ne te poussent pas.—Se coucher tôt, se lever tôt, donnent santé, richesse et sagesse, comme dit le bonhomme Richard.

«Et que signifient ces souhaits et cet espoir d'un temps meilleur? Nous ferons le temps meilleur, si nous savons nous remuer nous-mêmes. Activité n'a que faire de souhaits; qui vit d'espoir mourra de faim;—point de gain sans peine.—Il faut m'aider de mes mains, faute de terres, ou, si j'en ai, elles sont écrasées d'impôts;—un métier est un fonds de terre, une profession est un emploi qui réunit honneur et profit; mais il faut travailler à son métier et suivre sa profession, sans quoi ni le fonds, ni l'emploi ne nous mettront en état de payer l'impôt. Si nous sommes laborieux, nous n'aurons pas à craindre la disette; car la faim regarde à la porte du travailleur; mais elle n'ose pas y entrer. Les commissaires et les huissiers n'y entreront pas non plus; car l'activité paye les dettes, tandis que le découragement les augmente. Il n'est que faire que vous trouviez un trésor ni qu'il vous arrive un riche héritage. Activité est mère de prospérité, et Dieu ne refuse rien au travail. Ainsi donc, labourez profondément pendant que les paresseux dorment, et vous aurez du blé à vendre et à garder. Travaillez pendant que c'est aujourd'hui, car vous ne savez pas combien vous en serez empêché demain. «Un aujourd'hui» vaut deux «demain,» comme dit le bonhomme Richard; et encore: Ne remets jamais à demain ce que tu peux faire aujourd'hui. Si vous étiez au service d'un bon maître, ne seriez-vous pas honteux qu'il vous surprît les bras croisés? Mais vous êtes votre propre maître. Rougissez donc de vous surprendre à rien faire, quand il y a tant à faire, pour vous-même, pour votre famille, pour votre pays. Prenez vos outils sans mitaines, souvenez-vous que chat ganté ne prend pas de souris, comme dit le bonhomme Richard. Il est vrai qu'il y a beaucoup de besogne et peut-être avez-vous le bras faible; mais tenez ferme, et vous verrez des merveilles, car, à la longue, les gouttes d'eau percent la pierre;—avec de l'activité et de la patience, la souris coupe le câble;—les petits coups font tomber de grands chênes.

«Je crois entendre quelqu'un de vous me dire: «Mais ne peut-on se donner un instant de loisir?» Je te dirai, mon ami, ce que dit le bonhomme Richard: Emploie bien ton temps, si tu songes à gagner du loisir; et puisque tu n'es pas sûr d'une minute, ne perds pas une heure. Le loisir, c'est le moment de faire quelque chose d'utile; ce loisir, l'homme actif l'obtiendra, mais le fainéant, jamais; car une vie de loisir et une vie de fainéantise sont deux.—Bien des gens voudraient vivre sans travailler, sur leur seul esprit; mais ils échouent faute de fonds. Le travail, au contraire, amène à sa suite les aises, l'abondance, la considération.—Fuyez les plaisirs et ils courront après vous.—La fileuse diligente ne manque pas de chemises;—à présent que j'ai vache et moutons, chacun me donne le bonjour.

II. «Mais indépendamment de l'amour du travail, il nous faut encore de la stabilité, de l'ordre, du soin, et veiller à nos affaires de nos propres yeux, sans nous en rapporter tant à ceux des autres; car, comme dit le bonhomme Richard, je n'ai jamais vu venir à bien arbre ou famille changés souvent de place; et encore: trois déménagements sont pires qu'un incendie. Puis ailleurs: garde ta boutique et ta boutique te gardera. Et ailleurs encore: si vous voulez que votre besogne soit faite, allez-y; si vous voulez qu'elle ne soit pas faite, envoyez-y. Le bonhomme dit aussi: Celui qui par la charrue veut s'enrichir, de sa main doit la tenir; et ailleurs: l'oeil du maître fait plus d'ouvrage que ses deux mains;—faute de soin fait plus de tort que faute de science;—ne pas surveiller vos ouvriers, c'est leur livrer votre bourse ouverte. Le trop de confiance est la ruine de plusieurs: dans les choses de ce monde, ce n'est pas la foi qui sauve, mais le doute. Le soin que l'on prend soi-même est celui qui fructifie le mieux; car, si vous voulez avoir un serviteur fidèle et qui vous plaise, servez-vous vous-même. Grand malheur naît parfois de petite négligence. Faute d'un clou, le fer du cheval se perd; faute d'un fer, on perd le cheval; faute d'un cheval, le cavalier est perdu, parce que son ennemi l'atteint et le tue: le tout, faute d'attention au clou d'un fer à cheval.

III. «C'en est assez, mes amis, sur l'activité et l'attention à nos propres affaires; il faut y ajouter l'économie, si nous voulons assurer le succès de notre travail. Un homme, s'il ne sait pas mettre de côté à mesure qu'il gagne, aura toute la vie le nez sur la meule et mourra sans le sou.—A cuisine grasse, testament maigre. Bien des fonds de terre s'en vont à mesure qu'ils viennent, depuis que les femmes oublient pour le thé le rouet et le tricot; depuis que les hommes laissent, pour le punch, la scie ou le rabot. Si vous voulez être riche, apprenez à mettre de côté pour le moins autant qu'à gagner. L'Amérique n'a pas enrichi l'Espagne, parce que ses dépenses ont toujours dépassé ses recettes.

«Laissez là toutes vos folies dispendieuses, et vous n'aurez plus tant à vous plaindre de la dureté des temps, de la pesanteur de l'impôt et des charges du ménage; car les femmes et le vin, le jeu et la mauvaise foi, font petites les richesses et grands les besoins; et, comme le dit ailleurs le bonhomme Richard, un vice coûte plus à nourrir que deux enfants.

«Vous pensez peut-être qu'un peu de thé, un peu de punch de temps à autre, un plat un peu plus recherché, des habits un peu plus brillants, une partie de plaisir par-ci, par-là, ne tirent pas à conséquence; mais souvenez-vous que les petits ruisseaux font les grandes rivières. Défiez-vous des petites dépenses. Il ne faut qu'une petite fente pour couler à fond un grand navire, dit le bonhomme Richard.—Les gens friands seront mendiants;—les fous font la noce et les sages la mangent.

«Vous voilà tous assemblés ici pour acheter des colifichets et des babioles: vous appelez cela des biens; mais si vous n'y prenez garde, cela pourra être des maux pour plusieurs d'entre vous. Vous comptez qu'ils seront vendus bon marché, et peut-être seront-ils en effet vendus au-dessous du prix courant; mais si vous n'en avez que faire, ils seront encore trop chers pour vous. Rappelez-vous ce que dit le bonhomme Richard: Achète ce qui t'est inutile, et tu vendras, sous peu, ce qui t'est nécessaire. Il dit encore: Réfléchis bien avant de profiter du bon marché; nous faisant entendre que le bon marché n'est peut-être qu'apparent, ou que l'achat, par la gêne qu'il amène, nous fera plus de mal que de bien; car il dit dans un autre endroit: Les bons marchés ont ruiné nombre de gens; et ailleurs: c'est une folie que d'employer son argent à acheter un repentir. Et cependant cette folie se renouvelle chaque jour dans les ventes, faute de penser à l'Almanach. Combien pour la parure de leurs épaules ont fait jeûner leur ventre, et presque réduit leur famille à mourir de faim! Soie et satin, écarlate et velours, éteignent le feu de la cuisine, dit le bonhomme Richard; loin d'être les nécessités de la vie, ils en sont à peine les commodités, et pourtant, parce qu'ils brillent à la vue, combien de gens s'en font un besoin! Par ces extravagances et autres semblables, les gens du bel air sont réduits à la pauvreté et forcés d'emprunter à ceux qu'ils méprisaient auparavant, mais qui se sont maintenus par l'activité et l'économie; ce qui prouve qu'un laboureur sur ses pieds est plus grand qu'un gentilhomme à genoux, comme dit le bonhomme Richard. Peut-être avaient-ils reçu quelque petit héritage sans savoir comment cette fortune avait été acquise: «Il est jour, pensaient-ils, il ne sera jamais nuit; que fait une si mesquine dépense sur une telle somme?» Mais, à force de puiser à la huche sans y rien mettre, on en trouve le fond, comme dit le bonhomme Richard; et c'est alors, c'est quand le puits est à sec, que l'on sait le prix de l'eau. Mais, direz-vous, c'est ce qu'ils auraient su plus tôt, s'ils avaient suivi le conseil du bonhomme Richard: «Voulez-vous savoir le prix de l'argent, allez et essayez d'en emprunter.» Qui va à l'emprunt cherche un affront; et de fait, il en arrive autant à celui qui prête à certaines gens, quand il veut rentrer dans ses fonds.

«Le bonhomme Richard nous avertit et nous dit: L'orgueil de la parure est une vraie malédiction; avant de consulter votre fantaisie, consultez votre bourse. Il nous dit aussi: L'orgueil est un mendiant qui crie aussi haut que le besoin et avec bien plus d'effronterie. Avez-vous fait emplette d'une jolie chose, il vous en faut acheter dix autres, pour que vos acquisitions anciennes et nouvelles ne jurent pas entre elles. Aussi, dit le bonhomme Richard, il est plus aisé de réprimer le premier désir que de contenter tous ceux qui suivent. Le pauvre qui singe le riche est véritablement aussi fou que la grenouille qui s'enfle pour égaler le boeuf en grosseur. Les grands vaisseaux peuvent risquer davantage, mais les petits bateaux ne doivent pas s'écarter du rivage.