«Au surplus, les folies de cette nature sont assez vite punies; car, comme dit le bonhomme Richard: L'orgueil qui dîne de vanité soupe de mépris.—L'orgueil déjeune avec l'abondance, dîne avec la pauvreté, et soupe avec la honte.

«Et que revient-il, après tout, de cette envie de paraître pour laquelle on a tant de risques à courir et tant de peines à subir? Elle ne peut conserver un jour de plus la santé, ni adoucir la souffrance. Elle n'ajoute pas un grain au mérite de la personne; elle éveille la jalousie, elle hâte le malheur.

«Quelle sottise n'est-ce pas de s'endetter pour de telles superfluités! Dans cette vente-ci, l'on vous offre six mois de crédit, et c'est peut-être là ce qui a engagé quelques-uns de nous à s'y rendre, parce que, n'ayant pas d'argent à débourser, nous espérons nous parer gratuitement. Mais pensez-vous à ce que vous faites en vous endettant? Vous donnez à autrui pouvoir sur votre liberté. Si vous ne payez pas au terme fixé, vous rougirez de voir votre créancier; vous tremblerez en lui parlant: vous inventerez de pitoyables excuses, et, par degrés, vous arriverez à perdre votre franchise, vous tomberez dans les mensonges les plus tortueux et les plus vils; car mentir n'est que le second vice; le premier est de s'endetter, dit le bonhomme Richard;—le mensonge monte en croupe de la dette, dit-il encore à ce sujet. Un homme né libre ne devrait jamais rougir ni trembler devant tel homme vivant que ce soit; mais souvent la pauvreté efface et courage et vertu.—Il est difficile à un sac vide de se tenir debout. Que penseriez-vous d'un gouvernement qui vous défendrait par un édit de vous habiller comme un grand seigneur ou comme une grande dame, sous peine de prison ou de servitude? Ne direz-vous pas que vous êtes libres; que vous avez le droit de vous habiller comme bon vous semble; qu'un tel édit est un attentat formel à vos priviléges, qu'un tel gouvernement est tyrannique?—et cependant vous consentez à vous soumettre à une tyrannie semblable, dès l'instant où vous vous endettez pour briller! Votre créancier est autorisé à vous priver, selon son bon plaisir, de votre liberté, en vous confinant pour la vie dans une prison, ou bien en vous vendant comme esclave si vous n'êtes pas en état de le payer. Quand vous avez fait votre marché, peut-être ne songiez-vous guère au payement; mais, comme dit le bonhomme Richard, les créanciers ont meilleure mémoire que les débiteurs.—Les créanciers, dit-il encore, forment une secte superstitieuse, observatrice des jours et des temps. Le jour de l'échéance arrive avant que vous l'ayez vu venir, et l'on monte chez vous avant que vous soyez en mesure; ou bien, si votre dette est présente à votre esprit, le terme, qui vous avait d'abord paru si long, vous paraîtra bien peu de chose à mesure qu'il s'accourcit; vous croirez que le temps s'est mis des ailes aux talons comme aux épaules.—Le carême est bien court pour qui doit payer à Pâques.

«Peut-être vous croyez-vous à ce moment en position de faire, sans préjudice, quelques petites extravagances; mais alors épargnez, pendant que vous le pouvez, pour le temps de la vieillesse et du besoin.—Le soleil du matin ne brille pas tout le jour. Le gain est passager et incertain; mais la dépense sera, toute votre vie, continuelle et certaine; et il est plus aisé de bâtir deux cheminées que d'en tenir une chaude, comme dit le bonhomme Richard; ainsi, ajoute-t-il, allez plutôt vous coucher sans souper que de vous lever avec une dette. Gagnez ce que vous pouvez, et tenez bien ce que vous gagnez: voilà la pierre qui changera votre plomb en or; et quand vous posséderez cette pierre philosophale, soyez sûrs que vous ne vous plaindrez plus de la dureté des temps ni de la difficulté à payer l'impôt.

IV. «Cette doctrine, mes amis, est celle de la raison et de la sagesse; n'allez pas cependant vous confier uniquement à l'activité, à l'économie, à la prudence, bien que ce soient d'excellentes choses. Car elles vous seraient tout à fait inutiles sans la bénédiction du Ciel. Demandez donc humblement cette bénédiction, et ne soyez pas sans charité pour ceux qui paraissent en avoir besoin présentement, mais consolez-les et aidez-les. N'oubliez pas que Job fut bien misérable, et qu'ensuite il redevint heureux.

«Et maintenant, pour terminer: l'expérience tient une école qui coûte cher; mais c'est la seule où les insensés puissent s'instruire, comme dit le bonhomme Richard, et encore n'y apprennent-ils pas grand'chose. Il a bien raison de dire que l'on peut donner un bon avis, mais non la conduite. Toutefois, rappelez-vous ceci: qui ne sait pas être conseillé, ne peut être secouru; et puis ces mots encore: si vous n'écoutez pas la raison, elle ne manquera pas de vous donner sur les doigts, comme dit le bonhomme Richard.»

Le Vieillard finit ainsi sa harangue. On l'avait écouté; on approuva ce qu'il venait de dire et l'on fit sur-le-champ le contraire, précisément comme il arrive, aux sermons ordinaires; car la vente s'ouvrit et chacun enchérit de la manière la plus extravagante.—Je vis que ce brave homme avait soigneusement étudié mes Almanachs et digéré tout ce que j'avais dit sur ces matières pendant vingt-cinq ans. Les fréquentes citations qu'il avait faites eussent fatigué tout autre que l'auteur cité; ma vanité en fut délicieusement affectée, bien que je n'ignorasse pas que, dans toute cette sagesse, il n'y avait pas la dixième partie qui m'appartînt et que je n'eusse glanée dans le bon sens de tous les siècles et de tous les pays. Quoi qu'il en soit, je résolus de mettre cet écho à profit pour moi-même; et, bien que d'abord je fusse décidé à m'acheter un habit neuf, je me retirai, déterminé à faire durer le vieux.

Ami lecteur, si tu peux en faire autant, tu y gagneras autant que moi.

CONSEILS POUR FAIRE FORTUNE PAR FRANKLIN

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