—Jures-tu par Humanitas? me demanda-t-il.
—Tu le sais bien.
C'est à peine si la voix sortait de sa poitrine. Et d'ailleurs, je n'avais pas découvert toute la cruelle vérité; Quincas Borba non seulement était fou, mais encore il avait la compréhension de son état, et ce reste de conscience, semblable à la faible lueur d'une veilleuse dans les ténèbres, compliquait encore l'horreur de sa situation. Pourtant, il ne s'irritait pas contre le mal. Au contraire, il disait que c'était un témoignage d'Humanitas, qui se jouait de lui-même. Il me récitait de longs chapitres de son livre, ainsi que des antiennes et des litanies spirituelles. Il reproduisit même devant moi une danse sacrée dont il avait réglé les pas pour les cérémonies de l'Humanitisme. La grâce lugubre avec laquelle il levait et secouait les jambes, était prodigieusement fantastique. D'autres fois il se mettait dans un coin, les regards en l'air, et, de temps à autre, une lueur persistante de raison y brillait avec la tristesse d'une larme.
Il mourut peu après, chez moi, répétant et jurant jusqu'au bout que la douleur est une illusion et que Pangloss, Pangloss si calomnié, n'était pas aussi sot que le disait Voltaire.
[CLIX. NÉGATIVES SUR NÉGATIVES]
Entre la mort de Quincas Borba et la mienne, il faut intercaler tous les événements que j'ai déjà racontés dans la première partie de ce livre. Le principal fut l'invention de l'emplâtre Braz Cubas, dont j'emportai le secret dans la tombe. Divin emplâtre, tu m'aurais donné la première place parmi les hommes; tu m'aurais placé au-dessus des savants et des riches, étant comme tu l'étais une inspiration directe du ciel. Le hasard en décida autrement, et l'humanité demeurera éternellement hypocondriaque.
Ce dernier chapitre est rempli de négatives. Je n'obtins pas la célébrité que me méritait la découverte de l'emplâtre; je ne fus ni ministre, ni calife, et j'ignorai les douceurs du mariage. Il est vrai que, comme fiche de consolation, je n'ai pas eu besoin de gagner mon pain à la sueur de mon front. Ma mort fut moins cruelle que celle de Dona Placida, et j'échappai à la demi-démence de Quincas Borba. Quiconque fera cet inventaire trouvera que la balance est égale, et que je sortis quitte de la vie. Et ce sera une erreur; car, sur le mystérieux rivage, il y a un petit solde à mon préjudice: et c'est la dernière négative de ce chapitre de négatives. Je mourus sans laisser d'enfants; je n'ai transmis à aucun être vivant l'héritage de notre misère.
FIN