Claire, je ne veux pas vous tromper: si dans vos projets sur moi vous faites entrer l'espoir de me guérir un jour, vous nourrissez une erreur; je ne puis ni ne veux cesser de vous aimer; non, je ne le veux point: il n'est aucune portion de moi-même qui combatte l'adoration que je te porte. Je veux t'aimer, parce que tu es ce qu'il y a de meilleur au monde, et que ma passion ne nuit à personne; je veux t'aimer enfin, parce que tu me l'ordonnes: ne m'as-tu pas dit de vivre?
Ecoutez, Claire, j'ai examiné mon coeur, et je ne crois point offenser mon père en vous aimant. De quel droit voudrait-il qu'on vous connût sans vous apprécier, et qu'est-ce que mon amour lui ôte? Ai-je jamais conçu l'espoir, ai-je même le desir que vous répondiez à ma tendresse? Ah! gardez-vous de le croire! j'en suis si loin, que ce serait pour moi le plus grand des malheurs; car ce serait le seul, l'unique moyen de m'arracher mon amour; Claire méprisable n'en serait plus digne; Claire méprisable ne serait plus vous: cessez d'être parfaite, cessez d'être vous-même, et de ce moment je ne vous crains plus.
D'après cette déclaration, étonnante peut-être, mais vraie, mais sincère, que risquez-vous en vous laissant aimer? Permettez-moi de toujours adorer la vertu, et de lui prêter vos traits pour m'encourager à la suivre; alors il n'y a rien dont elle ne me rende capable. Ma raison, mon âme, ma conscience, ne sont plus qu'une émanation de vous; c'est à vous qu'appartient le soin de ma conduite future. Je vous remets mon existence entière, et vous rends responsable de la manière dont elle sera remplie; si votre cruauté me repousse, s'il m'est défendu de vous approcher, tous les ressorts de mon être se détendent, je tombe dans le néant. Eloigné de vous, je me perds dans un vague immense, où je ne distingue plus la vertu, l'humanité ni l'honneur. O céleste Claire! laisse-moi te voir, t'entendre, t'adorer! je serai grand, vertueux, magnanime; un amour chaste comme le mien ne peut offenser personne, c'est un enfant du ciel à qui Dieu permet d'habiter la terre.
Je ne quitterai point ce séjour, j'y veux employer chaque instant de ma vie à vous imiter, en faisant le bonheur de mon père. Ce digne homme se plaît avec moi, il m'a prié de diriger les études de son fils; Claire, je m'attache à votre maison, à votre sort, à vos enfans, je veux devenir une partie de vous-même, en dépit de vous-même: c'est là mon destin, je n'en aurai point d'autre; ne me parlez plus de liens, de mariage, tout est fini pour moi, et ma vie est fixée.
Je vous promets de révérer en silence l'objet sacré de mon culte: dévoré d'amour et de desirs, ni mes paroles ni mes regards ne vous dévoileront mon trouble; vous finirez par oublier ce que j'ai osé vous dire, et je vous jure de ne jamais vous rappeler ce souvenir. Claire, si ma situation vous paraissait pénible, si votre tendre coeur était ému de compassion, ne me plaignez point; il est dans votre dernier billet un mot!…. Source d'une illusion ravissante, il m'a fait goûter un moment tout ce que l'humanité peut attendre de félicité! O Claire! ne m'ôte point mon erreur! qu'y gagnerais-tu? Je sais que c'en est une; mais elle m'enchante, me console; c'est elle qui doit essuyer toutes mes larmes, laisse-moi ce bien précieux: ce n'était pas ta volonté de me le donner; je l'ai saisi afin de pouvoir t'obéir quand tu m'as commandé de vivre: aurais-tu la barbarie de me l'arracher?
LETTRE XXI.
CLAIRE A FREDERIC.
Votre lettre m'a fait pitié; si ce n'était celle d'un malheureux qu'il faut guérir, ce serait celle d'un insensé que je devrais chasser de chez moi; le délire de votre raison peut seul vous aveugler sur les contradictions dont elle est remplie. Ce mot que je devrais désavouer, ce mot qui seul vous a rattaché à la vie, n'est-il pas le même qui rendrait Claire méprisable à vos yeux, si elle osait le prononcer? Et jamais amour chaste fut-il dévoré de desirs, et déroba-t-il de coupables faveurs? Malheureux! rentrez en vous-même; votre coeur vous apprendra qu'il n'est point d'amour sans espoir, et que vous nourrissez le criminel desir de séduire la femme de votre bienfaiteur. Il se peut que la faiblesse que j'ai eue de vous écouter, de vous répondre, celle que j'ai de tolérer votre présence après l'inconcevable serment que vous faites de m'aimer toujours, autorise votre téméraire espoir; mais sachez que quand même mon coeur m'échapperait, vous n'en seriez pas plus heureux, et que Claire serait morte avant d'être coupable.
Je répondrai dans un autre moment à votre lettre, je ne le puis à présent.