CLAIRE A ELISE.
Ah! qu'as-tu dit, ma tendre amie? de quelle horrible lumière viens-tu frapper mes yeux? Qui! moi! j'aimerais! Tu le penses, et tu me parles encore! et tu ne rougis pas de ce nom d'amie que j'ose te donner? Quoi! sous les yeux du plus respectable des hommes, mon époux; parjure à mes sermens, j'aimerais le fils de son adoption? le fils que sa bonté a appelé ici, et que sa confiance a remis entre mes mains? Au lieu des vertueux conseils dont j'avais promis de pénétrer son coeur, je lui inspirerais une passion criminelle? Au lieu du modèle que je devais lui offrir, je la partagerais?….. O honte! chaque mot que je trace est un crime, et j'en détourne la vue en frémissant. Dis, Elise, dis-moi, que faut-il faire? Si tu m'estimes encore assez pour me guider, soutiens-moi dans cet abîme dont tu viens de me découvrir toute l'horreur; je suis prête à tout, il n'est point de sacrifice que je ne fasse. Faut-il cesser de le voir, le chasser, percer son coeur et le mien? je m'y résoudrai, la vertu m'est plus chère que ma vie, que la sienne…. L'infortuné! dans quel état il est! Il se tait, il se consume en silence, et pour prix d'un pareil effort, je lui dirai: "Sors d'ici, va expirer de misère et de désespoir; tu ne voulais que me voir, ce seul bien te consolait de tout, eh bien! Je te le refuse…." Elise, il me semble le voir les yeux attachés sur les miens; leur muette expression me dit tout ce qu'il éprouve, et tu m'ordonnerais d'y résister! Quoi! ne peut-on chérir l'honnêteté sans être barbare et dénaturée, et la vertu demanda-t-elle jamais des victimes humaines? Laisse, laisse-moi prendre des moyens plus doux; pourquoi déchirer les plaies au lieu de les guérir? Sans doute je veux qu'il s'éloigne; mais il faut que mon amitié l'y prépare; il faut trouver un prétexte; le goût des voyages en est un: c'est une curiosité louable à son âge, et je ne doute pas que M. d'Albe ne consente à la satisfaire. Repose-toi sur moi, Elise, du soin de me séparer de Frédéric. Ah! j'y suis trop intéressée pour n'y pas réussir!
Comment t'exprimer ce que je souffre? Adèle est partie hier, et depuis ce moment mon mari, inquiet sur ma santé, me quitte le moins qu'il peut; il faut que je dévore mes larmes: je tremble qu'il n'en voie la trace et qu'il n'en devine la cause; il s'étonne de ce que j'interdis ma chambre à tout le monde. "Ma bonne amie, me disait-il tout à l'heure, pourquoi n'admettre que moi et vos enfans auprès de vous? Est-ce que mon Frédéric vous déplaît?" Cette question si simple m'a fait tressaillir; j'ai cru qu'il m'avait devinée et qu'il voulait me sonder. O tourmens d'une conscience agitée! c'est ainsi que je soupçonne dans le plus vrai, le meilleur des hommes, une dissimulation dont je suis seule coupable; et je vois trop que la première peine du méchant est de croire que les autres lui ressemblent.
LETTRE XXIII.
CLAIRE A ELISE.
Ce matin, pour la première fois, je me suis présentée au déjeûner; j'étais pâle et abattue. Frédéric était là, il lisait auprès de la cheminée: en me voyant entrer, il a changé de couleur, il a posé son livre et s'est approché de moi; je n'ai point osé le regarder; mon mari a avancé un fauteuil; en le retournant, mes yeux se sont fixés sur la glace: j'ai rencontré ceux de Frédéric, et, n'en pouvant soutenir l'expression, je suis tombée sans force sur mon siége. Frédéric s'est avancé avec effroi. M. d'Albe, aussi effrayé que lui, m'a remise entre ses bras pendant qu'il allait chercher des sels dans ma chambre. Le bras de Frédéric était passé autour de mon corps; je sentais sa main sur mon coeur, tout mon sang s'y est porté: il le sentait battre avec violence. "Claire, m'a-t-il dit à demi-voix, et moi aussi, ce n'est plus que là qu'est le mouvement et la vie…. Dis-moi, a-t-il ajouté en penchant son visage vers le mien, dis-moi, je t'en conjure, que ce n'est pas la haine qui le fait palpiter ainsi." Elise, je respirais son souffle, j'en étais embrasée, je sentais ma tête s'égarer… Dans mon effroi, j'ai repoussé sa main; je me suis relevée: "Laissez-moi, lui ai-je dit, au nom du ciel, laissez-moi, vous ne savez pas le mal que vous me faites." Mon mari est rentré, ses soins m'ont ranimée: quand j'ai été un peu remise, il m'a exprimé toute l'inquiétude que mon état lui cause. "Je ne vous ai jamais vue si étrangement souffrante. Ma Claire, m'a-t-il dit, je crains que la cause de ce changement ne soit une révolution de lait; laissez-moi, je vous en conjure, faire appeler quelque médecin éclairé." Elise, mon coeur s'est brisé, il ne peut soutenir le pesant fardeau d'une dissimulation continuelle; en voyant l'erreur où je plongeais mon mari, en sentant près de moi le complice trop aimé de ma faute, j'aurais voulu que la terre nous engloutît tous deux. J'ai pressé les mains de M. d'Albe sur mon front: "Mon ami, lui ai-je répondu, je me sens en effet bien malade; mais ne me refusez pas vos soins, guérissez-moi, sauvez-moi, remettez-moi en état de consacrer mes jours à votre bonheur; quels qu'en soient les moyens, soyez sûr de ma reconnaissance." Il a paru surpris: j'ai frémi d'en avoir trop dit; alors, tâchant de lui donner le change, j'ai attribué au bruit et au grand jour la faiblesse de ma tête, et j'ai demandé à rentrer chez moi. Il a prié Frédéric de lui aider à me soutenir. Je n'aurais pu refuser son bras sans éveiller des soupçons qu'il ne faut peut-être qu'un mot pour faire naître; mais, Elise, te le dirai-je? en levant les yeux sur Frédéric, j'ai cru y voir quelque chose de moins triste que d'attendri; j'ai même cru y démêler un léger mouvement de plaisir….. Ah! je n'en doute plus! ma faiblesse lui aura révélé mon secret. Mon trouble devant M. d'Albe ne lui aura point échappé; il aura vu mes combats; ils lui auront appris qu'il est aimé, et peut-être jouissait-il d'un désordre qui lui marquait son pouvoir….. Elise, cette idée me rend à la fierté et au courage. Crois-moi, je saurai me vaincre et le désabuser; il est temps que ce tourment finisse: ta lettre m'a dicté mon devoir, et du moins suis-je digne encore de t'entendre! Je vais lui écrire; oui, ma tendre amie, j'y suis résolue; il partira: qu'il se distraie, qu'il m'oublie, le ciel m'est témoin que ce voeu est sincère; et moi, pour retrouver des forces contre lui, je vais relire cette lettre où tu me peins les devoirs d'épouse et de mère sous des couleurs qu'il n'appartenait qu'à ma digne amie de savoir trouver. Adieu.
LETTRE XXIV.
CLAIRE A FREDERIC.
J'ignore jusqu'où la vertu a perdu ses droits sur votre âme, et si l'amour que je vous inspire vous a dégradé au point de n'être plus capable d'une action courageuse et honnête; mais je vous déclare que si dans deux jours vous n'avez pas exécuté ce que je vais vous prescrire, Claire aura cessé de vous estimer.
Mon mari vous aime et en fait son bonheur; j'ai voulu, et je veux encore lui laisser ignorer un égarement qui détruirait son repos, et peut-être son amitié; mais, en lui taisant la vérité, j'ai dû m'imposer la loi d'agir comme il le ferait si elle lui était connue. Partez donc, Frédéric, quittez un lieu que vous remplissez de trouble: allez purifier votre coeur, et surtout oubliez une femme que les plus saints devoirs vous ordonnaient de respecter: je ne vous reverrai qu'alors.