Le goût des voyages est un des plus vifs chez les jeunes gens: prenez ce prétexte pour vous éloigner d'ici; exprimez à votre père le desir d'aller vous instruire en parcourant de nouvelles contrées: l'excellent homme que vous offensez s'affligera de votre absence, mais sacrifiera son propre plaisir à celui d'un ingrat qui l'en récompense si mal. Aussitôt que vous aurez obtenu sa permission, que je hâterai de tous mes efforts, vous vous éloignerez sans tarder. Je vous défends de me voir seule, je ne recevrai point vos adieux; ne vous imaginez pas néanmoins que je croie cette précaution nécessaire à mon repos: non, l'honnêteté est un besoin pour moi, et non pas un effort; et, si elle pouvait être jamais ébranlée, ce ne serait pas par l'homme qui, se laissant dominer par un penchant coupable, l'excuse au lieu de le combattre, et humilie celle qui en est l'objet, en la rendant cause de l'avilissement où il est réduit.
LETTRE XXV.
FREDERIC A CLAIRE.
Qu'est-il nécessaire d'insulter avec froideur la victime qu'on dévoue à la mort? Qu'aviez-vous besoin, pour me la donner, de me parler de votre haine? L'ordre de mon départ suffisait; mais il vous était doux de me montrer à quel point je vous suis odieux: je n'ai point reconnu Claire à cette barbarie.
Vous le voyez, je suis de sang-froid; votre lettre a glacé les terribles agitations de mon sang, et je suis en état de raisonner.
Pourquoi dois-je partir, Claire? Si c'est pour votre époux, et que le sentiment que je porte en mon coeur soit un outrage pour lui, où trouverez-vous un point de l'univers où je puisse cesser de l'offenser? Sous les pôles glacés, sous le brûlant tropique, tant que mon coeur battra dans mon sein, Claire y sera adorée; si c'est une froide pitié qui vous intéresse à moi, je la rejette; ce n'est point elle qui trouvera les moyens d'adoucir mes maux, et vous me rendez trop malheureux pour que je vous laisse l'arbitre de mon sort. Claire, l'intérêt de votre repos pouvait seul me chasser d'ici; mais votre estime même est trop chère à ce prix, et s'il faut m'éloigner de vous, je ne connais plus qu'un asile.
LETTRE XXVI.
CLAIRE A ELISE.
Où suis-je, Elise, et qu'ai-je fait? Une effrayante fatalité me poursuit; je vois le précipice où je me plonge, et il me semble qu'une main invisible m'y pousse malgré moi. C'était peu qu'un criminel amour eût corrompu mon coeur, il me manquait d'en faire l'aveu. Entraînée par une puissance contre laquelle je n'ai point de force, Frédéric connaît enfin l'excès d'une passion qui fait de ton amie la plus méprisable des créatures…… Je ne sais pourquoi je t'écris encore; il est des situations qui ne comportent aucun soulagement, et ta pitié ne peut pas plus m'arracher mes remords que tes conseils réparer ma faute. L'éternel repentir s'est attaché à mon coeur; il le dévore. Je n'ose mesurer l'abîme où je me perds, et je ne sais où poser les bornes de ma faiblesse… J'adore Frédéric, je ne vois plus que lui seul au monde; il le sait, je me plais à le lui répéter; s'il était là, je le lui dirais encore: car, dans l'égarement où je suis en proie, je ne me reconnais plus moi-même….. Je voulais t'écrire tout ce qui vient de se passer; mais je ne le puis: ma main tremblante peut à peine tracer ces lignes mal assurées… Dans un instant plus calme, peut-être….. Ah! qu'ai-je dit? le calme, la paix, il n'en est plus pour moi!