Sa dernière lettre me dit qu'elle commence à soupçonner fortement que vous êtes instruit de tout ce qui se passe dans son coeur; mais elle ne rompra le silence que quand elle en sera sûre. Croyez-moi, allez au-devant de sa confiance; relevez son courage abattu; joignez à la délicatesse qui vous a fait attendre pour le départ de Frédéric qu'elle l'eût décidé elle-même, la générosité qui ne craint point de le montrer aussi intéressant qu'il l'est; qu'elle vous voie enfin si grand, si magnanime, que ce soit sur vous qu'elle soit forcée d'attacher les yeux pour revenir à la vertu. Enfin, si les conseils de mon ardente amitié peuvent ébranler votre résolution, le seul artifice que vous vous permettrez avec Claire, sera de lui dire que je vous avais suggéré l'idée de la tromper; mais que l'opinion que vous avez d'elle vous a fait rejeter tout moyen petit et bas; que vous la jugez digne de tout entendre, comme vous l'êtes de tout savoir. En l'élevant ainsi, vous la forcez à ne pas déchoir sans se dégrader; en lui confiant toutes vos pensées, vous lui faites sentir qu'elle vous doit toutes les siennes; et, pour vous les communiquer sans rougir, elle parviendra à les épurer. O mon cousin! quand nos intérêts sont semblables, pourquoi nos opinions le sont-elles si peu, et comment ne marche-t-on pas ensemble quand on tend au même but?

Vous trouverez ci-joint la lettre que j'écris à Claire, et où je lui parle de Frédéric sous des couleurs si étrangères à la vérité. Depuis son accident il n'a pas quitté le lit; au moindre mouvement le vaisseau se rouvre, une simple sensation produit cet effet. Hier, j'étais près de son lit, on m'apporte mes lettres, il distingue l'écriture de Claire. A cette vue, il jette un cri perçant, s'élance et saisit le papier, il le porte sur son coeur; en un instant il est couvert de sang et de larmes. Une faiblesse longue et effrayante succède à cette violente agitation. Je veux profiter de cet instant pour lui ôter le fatal papier; mais, par une sorte de convulsion nerveuse, il le tient fortement collé sur son sein; alors j'ai vu qu'il fallait attendre, pour le ravoir, que la connaissance lui fût revenue. En effet, en reprenant ses sens, sa première pensée a été de me le rendre en silence sans rien demander, mais en retenant ma main comme ne pouvant s'en détacher, et avec un regard!….. Mon cousin, qui n'a pas vu Frédéric, ne peut avoir l'idée de ce qu'est l'expression; tous ses traits parlent; ses yeux sont vivans d'éloquence, et si la vertu elle-même descendait du ciel, elle ne le verrait point sans émotion; et c'est auprès d'une femme belle et sensible que vous l'avez placé, au milieu d'une nature dont l'attrait parle au coeur, à l'imagination et aux sens; c'est là que vous les laissiez tête à tête, sans moyens d'échapper à eux-mêmes! Quand tout tendait à les rapprocher, pouvaient-ils y rester impunément? Il eût été beau de le pouvoir, il était insensé de le risquer, et vous deviez songer que toute force employée à combattre la nature, succombe tôt ou tard. Dans une pareille situation, il n'y avait qu'une femme supérieure à tout son sexe, qu'une Claire, enfin, qui pût rester honnête; mais, pour n'être pas sensible, ô mon imprudent ami! il fallait être un ange.

En vous engageant à n'user d'aucune réserve avec Claire, je ne vous peins que les avantages qui doivent résulter de la franchise: mais qui peut nombrer les terribles inconvéniens de la dissimulation, s'ils viennent à la découvrir? et c'est ce qui arrivera infailliblement, quels que soient les moyens que nous emploierons pour les tromper; deux coeurs animés d'une semblable passion ont un instinct plus sûr que notre adresse; ils sont dans un autre univers, ils parlent un autre langage; sans se voir ils s'entendent, sans se communiquer ils se comprennent; ils se devineront et ne nous croiront pas. Prenez garde de mettre la vérité de leur parti, et de les rapprocher en leur faisant sentir que, hors eux, tout les trompe autour d'eux; prenez garde enfin d'avoir un tort avec Claire: ce n'est pas qu'elle s'en prévalût, elle n'en a pas le droit, et ne peut en avoir la volonté; mais ce n'est qu'en excitant dans son âme tout ce que la reconnaissance a de plus vif, et l'admiration de plus grand, que vous pouvez la ramener à vous et l'arracher à l'ascendant qui l'entraîne.

LETTRE XXXVI.

CLAIRE A ELISE

L'univers entier me l'eût dit, j'aurais démenti l'univers! mais toi, Elise, tu ne me tromperais pas, et quelque changée que je sois, je n'ai pas appris encore à douter de mon amie….. Frédéric n'est point ce qu'il me paraissait être; ardent et impétueux dans ses sensations, il est léger et changeant dans ses sentimens: on peut captiver son imagination, émouvoir ses sens, et non pénétrer son coeur. C'est ainsi que tu l'as jugé, c'est ainsi que tu l'as vu; c'est Elise qui le dit, et c'est de Frédéric qu'elle parle! O mortelle angoisse! si ce sentiment profond, indestructible, qui me crie qu'il est toujours vertueux et fidèle, qu'on me trompe et qu'on le calomnie; si ce sentiment, qui est devenu l'unique substance de mon âme, est réel, c'est donc toi qui me trahis? Toi, Elise! quel horrible blasphème! toi, ma soeur, ma compagne, mon amie, tu aurais cessé d'être vraie avec moi? Non, non; en vain je m'efforce à le penser, en vain je voudrais justifier Frédéric aux dépens de l'amitié même; la vertu outragée étouffe la voix de mon coeur, et m'empêche de douter d'Elise: ce mot terrible que tu as dit a retenti dans tout mon être, chaque partie de moi-même est en proie à la douleur, et semble se multiplier pour souffrir; je ne sais où porter mes pas, ni où reposer ma tête; ce mot terrible me poursuit, il est partout, il a séché mon âme et renversé toutes mes espérances.

Hélas! depuis quelques jours ma passion ne m'effrayait plus; pour sauver Frédéric je me sentais le courage d'en guérir. Déjà, dans un lointain avenir, j'entrevoyais le calme succéder à l'orage: déjà je formais des plans secrets pour une union, qui, en le rendant heureux, lui aurait permis de se réunir à nous; notre pure amitié embellissait la vie de mon époux, et nos tendres soins effaçaient la peine passagère que nous lui avions causée. Combien j'avais de courage pour un pareil but! nul effort ne m'eût coûté pour l'atteindre, chacun devait me rapprocher de Frédéric! Mais quand il a cessé d'aimer, quand Frédéric est faux et frivole, qu'ai-je besoin de me surmonter? ma tendresse n'est-elle pas évanouie avec l'erreur qui l'avait fait naître? et que doit-il me rester d'elle, qu'un profond et douloureux repentir de l'avoir éprouvée? O mon Elise, tu ne peux savoir combien il est affreux d'être un objet de mépris pour soi-même. Quand je voyais dans Frédéric la plus parfaite des créatures, je pouvais estimer encore une âme qui n'avait failli que pour lui; mais quand je considère pour qui je fus coupable, pour qui j'offensais mon époux, je me sens à un tel degré de bassesse, que j'ai cessé d'espérer de pouvoir remonter à la vertu.

Elise, je renonce à Frédéric, à toi, au monde entier; ne m'écris plus, je ne me sens plus digne de communiquer avec toi; je ne veux plus faire rougir ton front de ce nom d'amie que je te donne ici pour la dernière fois; laisse-moi seule; l'univers et tout ce qui l'habite n'est plus rien pour moi: pleure ta Claire, elle a cessé d'exister.

LETTRE XXXVII.

CLAIRE A ELISE.